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sambraun

Samedi 30 janvier 2010 6 30 /01 /Jan /2010 16:38

Il y a soixante cinq ans se sont ouvertes, enfin, les portes d’un enfer où tant de compagnons sont morts après d’atroces souffrances, morts sans sépulture, morts que personne ne pleure car personne ne leur a survécu.

Soixante cinq ans ! C’est long soixante cinq ans, tu sais, mais à la fois c’est si court puisque le souvenir de tout ce que nous avons vécu là-bas, à Auschwitz, ne nous quitte jamais ! Tout ce qui maintenant est décrit dans les livres et appartient au passé, est notre présent quotidien. Si apparemment nous sommes tous redevenus des êtres normaux, nous ne le sommes que pour les autres car notre cœur ne cesse de saigner. Nos souffrances se sont un peu cicatrisées, mais la cicatrice qu’elles ont laissée reste pour nous si visible qu’elle nous fait encore bien mal, saigne souvent et même parfois pleure de grosses larmes de sang

C’est long, tu sais, soixante cinq ans, mais c’est si court quand on les vit toujours là-bas, en Haute Silésie où il faisait si froid.

Tu fus peut-être, toi qui m’entends, parmi ceux qui, à notre retour nous regardaient sans nous voir, nous entendaient sans nous écouter, n’avaient d’attention que pour les anciens résistants puisque pour toi nous n’étions que des « victimes civiles ». Certes nous n’avions pas, comme eux, combattu le nazisme, mais comme eux nous avions souffert mille morts et nos familles, tous ceux que nous adorions, nous ont été arrachés pour être assassinés par le gaz, comme on n’oserait même pas le faire pour des animaux nuisibles.

Là-bas, tu sais, nous étions tous les mêmes ! Nous avions tous tellement faim que nous marchions courbés comme des vieillards pour comprimer nos corps qui nous faisaient souffrir ; nous avions tous tellement froid avec nos vêtements légers de bagnard, que le vent qui soufflait tout le temps, nous glaçait jusqu’aux os ; nous avions tous tellement peur de la bestialité des SS et des kapos pour qui nous n’étions que des « stucks », des morceaux, que des sous-hommes, des « untermunshen », avec comme destin commun, celui de mourir après deux mois de ce régime innommable, ou de périr asphyxiés par le Zyclon B, dans une de leurs chambres à gaz.

Là-bas, tu sais, nous étions tous les mêmes ! Nous avons tous vu des corps souffrir, nous avons vu des corps mourir. Nous avons vu des kapos et des SS tuer pour le seul plaisir de donner la mort ou tuer, comme cela, pour s’occuper. Nous avons vu la bête, que certains hommes portent en eux, se déchaîner contre les autres, uniquement parce qu’ils pouvaient le faire, en toute impunité. Nous avons vu l’insoutenable. Nous avons vu l’incommunicable. Nous avons vu l’horreur. Nous avons vu l’épouvante. Nous avons même vu les yeux de la mort.

Là-bas nous étions tous les mêmes, tu sais et si certains d’entre nous ont été dès le retour, quelque peu oubliés, tout cela, maintenant, appartient au passé et nous pouvons enfin, d’une même voix, transmettre au monde notre message :

- Nous, anciens déportés des camps de concentration et d’extermination nazis, nous que l’organisation fasciste a piétinés, bafoués, humiliés, torturés, par l’espérance qui nous habitait - nous avons appris la valeur de la vie.

- Nous, que cette force aveugle, implacable, a voulu détruire en nous atteignant dans notre dignité, en souffrant mille morts - nous avons appris que l’intolérance animée par la haine poussée jusqu’à son paroxysme, pouvait ne connaître aucune limite.

- Nous qui avons été battus par la lâcheté de certains hommes rivalisant de violence devant les SS qui regardaient le spectacle avec indifférence ou perversité - nous avons appris la valeur de l’honneur.

- Nous qui étions entourés de pauvres malheureux, qui comme nous étaient faméliques à force d’avoir faim, morts-vivants que nous croisions dans les allées du camp, êtres aux mêmes visages, aux mêmes regards, aux yeux sans expression enfoncés bien loin dans leurs orbites, qui rêvaient de mondes lointains, de pays aux rivages impossibles - nous avons appris la valeur de l’amour.

- Nous qui avons assisté à la sinistre pendaison de nombreux compagnons - nous avons appris à vivre dans la douleur, leur détresse comme si elle était nôtre.

- Nous qui fumes témoins de la mort injuste de ceux qui étaient martyrisés non pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient, - nous avons appris à combattre le racisme et l’antisémitisme partout où il se terre, partout où il se cache.

- Nous qui partagions le martyr de tous ces résistants glorieux et souvent anonymes, de ceux qui avaient choisi de combattre l’arbitraire en sacrifiant leur vie pour le bonheur des autres - nous avons appris à lutter contre tous les totalitarismes.

- Nous pour qui chaque minute gagnée était une victoire pour la vie - nous avons appris le sens du combat et de la lutte pour la liberté.

- Nous qui ne parvenons pas à chasser définitivement de notre mémoire, malgré tous nos efforts, les images de l’enfer concentrationnaire - nous connaissons la force et les ravages de l’innommable barbarie.

- Nous qui supportions plus facilement notre propre souffrance que la souffrance des autres - nous avons appris la valeur de la fraternité.

- Nous, que l’idéologie nazie voulait déshumaniser en nous interdisant le simple droit de vivre, le simple droit d’exister, nous avons vaincu les bourreaux en glorifiant la vie.

- Nous tous, anciens déportés, qui en 1945, lors du retour des camps de la mort espérions pour nos enfants une vie exempte de barbelés, nous tremblons pour l’avenir de l’humanité devant le nombre sans cesse grandissant de miradors qui, comme des champignons vénéneux, poussent partout dans le monde.

Ayant appris la valeur de la vie qui doit être toujours plus forte que la mort, le danger des certitudes générant tous les fanatismes, le sens de la liberté et de la compassion pour tous ceux qui souffrent, le respect de la dignité que chacun doit à tous, seraient-ils nos plus grands ennemis, ayant appris la vertu de l’espérance, l’importance enfin de tous les êtres humains quels que soient leur culture, leur croyance et leur lieu d’origine, les anciens déportés des bagnes nazis, forts de leur expérience de vie, implorent tous les êtres de bonne volonté de se lever pour que tous ensemble, avec notre bâton de pèlerin comme seule arme et comme viatique, l’Amour de l’humanité, nous menions une chasse sans faiblesse à l’intolérance, au rejet de l’Autre du seul fait de sa croyance religieuse ou du lieu de son origine, pour venir un jour à bout de l’obscurantisme, du dogmatisme, de la violence et de la haine.

Bien que souvent tu hésites devant le chemin à prendre, bien que parfois tu t’aventures sur des routes dont la dangerosité nous inquiète, bien qu’il t’arrive de prêter une oreille complaisante au chant des sirènes de la violence et de la haine, ce message est pour toi, jeunesse sacrée, porteuse d’espérance, créatrice de la réalité de demain. Nos espoirs et nos rêves, maintenant t’appartiennent.

Dans peu d’années, nous tous, nous ne survivrons plus que dans le souvenir de ceux qui nous auront aimés et nous ne pourrons plus te prendre par la main pour t’aider à marcher en guidant tes pas hésitants. Tu seras seul, mon jeune ami, pour découvrir ta voie. Puisse faire ton destin qu’elle soit dans l’éthique de tout ce que nous aurions aimé avoir encore le temps de t’expliquer

Que tu deviennes ouvrier, ingénieur, membre d’une profession libérale ou éducateur de jeunes enfants, ta vie se construira sur le passé des hommes, sur celui des morts sous la mitraille ou dans les chambres à gaz, sur celui de ceux qui ont sacrifié leur futur pour le bénéfice de ton présent, pour que tu aies le bonheur de vivre dans un monde de tolérance et de liberté. Héritière de ce passé tu devras le restituer à ceux qui te succéderont afin que notre petite planète sur laquelle il pourrait faire si bon vivre, puisse un jour devenir la Terre des Hommes

Sam Braun

Pour l’Union des Déportes d’Auschwitz et des camps de Haute Silésie

Hôtel de Ville de Paris - 24 janvier 2010

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Jeudi 28 janvier 2010 4 28 /01 /Jan /2010 20:39

Il fut retrouvé, peu de temps après coupé en trois morceaux, mais quand nous avons appris le vol du fronton du portail d'Auschwitz, toutes les images du camp, une fois de plus, se sont imposées à nous et nous avons été nombreux, devant la profanation de ce symbole devenu sacré car gardien de l'entrée d'un immense cimetière, sans pierre tombale, sans sépulture, sans linceul, nous avons été nombreux à l'avoir vécu comme une espèce de viol.

Viol de la mémoire de ceux qui tous les jours rêvaient de la liberté, si lointaine, là-bas, de l'autre côté du fronton et essayaient de survivre malgré l'inhumanité et la barbarie, la violence et l'indicible ; viol de tous les martyrs qui n'ont franchi le portail qu'une seule fois, puisque leurs assassins les attendaient près d'une fausse salle de douche ; viol de nos familles qui ont été décimées, de tous ceux qui n'ont laissé personne derrière eux et dont le nom s'est éteint, alors que s'allumaient les fours crématoires ; viol de tous les enfants dont le sourire était la seule arme.

Certes, nous n'avons pas été les seuls à être indignés par cette profanation, mais ceux qui le furent n'ont pas été meurtris dans leur chair comme nous l'avons été nous-mêmes, car ils n'étaient pas là-bas durant les années noires.

"Le travail c'est la Liberté", dit en allemand le fronton, mais sous le joug nazi notre travail c'était le bagne, notre liberté les chambres à gaz et c'est parce que nous avons souffert là-bas mille morts que ce vol a ravivé nos plaies mal cicatrisées.

Car quoi que nous fassions, quelle que soit la qualité et la réussite de notre résilience, nous serons toujours des survivants même si nous donnons, parfois, l'illusion d'être des vivants comme les autres

"L'arrêt de la maltraitance n'est pas la fin du problème" a écrit Boris Cyrulnic.

De l'extérieur, souvent, rien ne parait, comme si nous avions abandonné au vestiaire de notre passé, les faits innommables auxquels nous avons assisté et dont nous fûmes, bien souvent les sujets ; la violence qui nous entourait et la faim, cette faim permanente et douloureuse, Même s'il n'en parait pas, nos souvenirs, lovés dans un coin de notre mémoire, ne sont jamais bien loin puisqu'il suffit de peu de chose pour les faire resurgir. Une image, un bruit, une odeur et ils arrivent en foule dans une bousculade infernale laissant toujours les plus cruels prendre les premières places.

L'insupportable survie au camp et la folle Marche de la Mort, nous visitent bien souvent et revivent en nous, même si avec le temps, l'intensité de la douleur s'est un peu émoussée.

Malgré notre volonté de rendre notre mémoire d'Auschwitz moins corrosive en nous intégrant dans un monde normal ; malgré nos efforts pour cultiver le paraitre afin de masquer l'être intime, parfois trop douloureux, les 65 années passées n'ont pas réussi à faire de nous, tout à fait des vivants comme les autres.

Dans ce monde inégalitaire il y a des vivants qui le sont différemment des autres, nous sommes de ceux-là.

Quelle que soit la vie que nous avons menée après la Shoah et la famille que nous avons créée ou reconstituée, quelle que soit notre réussite sociale, nous n'avons jamais été véritablement libérés du Lager, comme l'appelait Primo Lévi et nous nous réveillons parfois en sueur, après un cauchemar qui a fait revivre le camp.

Force est de constater que nous ne sommes pas des vivants tout à fait comme les autres.

Pour Nathalie Zajde, nous revivons fréquemment l'inimaginable Shoah et l'assassinat systématique des Tziganes, parce que dans les sociétés actuelles, telle une déferlante universelle, apparaissent des épurations semblables à celles que nous avons connues.

Mais il y a d'autres raisons. Si nous sommes et resterons toujours des survivants parmi les vivants, c'est aussi parce que nous avons été jetés sur une autre planète, là où régnaient en maître l'iniquité, la brutalité et où la mort était devenue familière.

Comment chasser de notre mémoire les appels qui duraient si longtemps alors que nous restions debout, sans bouger, dans le froid et le vent glacial ; comment oublier les "visites des musulmans", comme ils disaient, au cours desquelles la mort nous attendait pour nous donner rendez-vous ; comment éliminer de notre mémoire les morts-vivants que nous croisions dans les allées du camp et qui marchaient pliés en deux comme s'ils étaient en prière ; nous ne  pouvons pas les oublier, car nous étions ces morts-vivants !! Comme eux nous marchions courbés par la faim et la fatigue, comme eux nous étions glacés l'hiver dans nos vêtements trop légers, comme eux nous protégions jalousement notre gamelle pour éviter que nous soit volée le peu de soupe infâme qu'ils nous donnaient pour subsister.

Nous étions effectivement sur une autre planète quand, le 18 janvier 1945, gardés par les SS et les chiens, quittant le camp pour la dernière fois, nous sommes partis en exode qui deviendra très vite, une effroyable Marche de la Mort. Marche hallucinante vers nulle part.

La victoire qui leur échappait, décuplait la violence des SS.

Au camp nous avions connu la folie, là, nous étions en pleine démence

Le nombre de compagnons assassinés augmentait sans cesse et leurs cadavres, laissés sur le bord de la route jalonnaient notre passage. Parfois, celui à côté duquel nous marchions depuis des heures, ne pouvant plus avancer, s'affaissait sur la route et mourant était bousculé, presque piétiné par ceux qui suivaient et qui ne l'avaient pas vu. Je ne peux chasser de ma mémoire le jour où ils nous ont entassés sur des wagons de marchandises et demeure encore horrifié par tous les morts ........ou presque morts, sur lesquels nous nous sommes affalés tellement nous étions épuisés.

Toutes ces morts injustes sont souvent présentes dans notre mémoire et surgissent sans crier gare

Même si nous avons essayé de vivre afin de pouvoir un jour exister, nous restons habités par tout ce que nous avons vu et vécu là-bas, car on n'est pas indemne d'un passé indicible !!

Mais il y a aussi une autre raison à notre état de survivants : nous avons maintenant conscience d'être les derniers témoins à pouvoir dire "j'y étais et j'ai vu". Alors que les truqueurs, les maquilleurs de la réalité, révisionnistes et négationnistes se renouvellent de génération en génération comme toutes les mauvaises herbes, nous qui sommes les derniers à pouvoir faire revivre nos morts, nous nous demandons sans cesse si nous avons suffisamment œuvré pour que la véritable Histoire puisse ne jamais être réécrite au bénéfice d'odieux mensonges. Avons-nous suffisamment contribué à l'indispensable "travail de mémoire" ?

Chaque fois que nous rencontrons des adolescents pour parler des dangers de tous les extrémismes et que nous décrivons les actes de barbarie auxquels nous avons assisté ; chaque fois que nous expliquons où peuvent mener le fanatisme et la haine, le racisme et l'antisémitisme et que nous faisons revivre les étapes choisies pas les SS pour nous déshumaniser, même si nous le faisons avec modération ; chaque fois qu'à la fin de nos interventions ils nous demandent de leur montrer le numéro matricule tatoué sur notre bras gauche, chaque fois nous nous retrouvons à Auschwitz et vivons à nouveau ce que nous leur décrivons.

Alors, mes amis, acceptons ce fait inéluctable d'être des survivants parmi les vivants, acceptons de faire revivre nos familles et tous les martyrs anonymes que nous avons laissés là-bas, acceptons même nos cauchemars et les moments de la journée où tout nous revient comme une vague déferlante, acceptons tout cela, mais poursuivons inlassablement notre "travail de mémoire" pour donner du sens aux peu d'années qui nous restent.

(Témoignage fait à l'Hôtel de Ville de Paris le 24 janvier 2010, lors de la Commémoration du 65ème anniversaire de la libération du camp d'extermination d'Auschwitz)

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Samedi 1 août 2009 6 01 /08 /Août /2009 10:18

Précédemment j’avais écrit sur mon Blog quelques réflexions sur le Temps en opposant celui-ci à la vieillesse. J’avais écrit notamment :

 « Le Temps n’est-il pas plutôt mesurable par la perception individuelle de chacun ? Ce « temps subjectif », éminemment variable chez chaque individu, et pour un même sujet différent d’un instant à un autre, répond alors à une espèce d’horloge psychologique qui se dérèglerait à tous moments. Certaines minutes sont des éternités, et d’autres sont si courtes que leur brièveté laisse un goût d’amertume et d’insatisfaction ».


Il manquait alors quelque chose d’important à ces cogitations. Ce quelque chose était tout simplement l’humour.


Partagez donc avec moi cette histoire illustrant la relativité du Temps. Je l’emprunte au livre de Daniel Cathcart et Daniel Klein : « Platon et son ornithorynque entrent dans un bar », édité au Seuil et que je viens de lire avec un sourire ponctuant chaque page, parfois même un rire aux éclats.


«  Un homme est en train de prier le Seigneur. « Mon Dieu », dit-il, « je voudrai vous poser une question ».

Le Seigneur répond « Pas de problème, vas-y ».

« Seigneur est-il vrai qu’un million d’années est pour vous une seconde ? »

« Oui, c’est vrai. »

« Bon, alors, un million d’euros, c’est quoi, pour vous ? »

« Un million d’euros, c’est pour moi comme un centime. »

« Eh bien, Seigneur, puis-je avoir un centime ? »

« Bien sûr », dit le Seigneur. « Donne-moi une seconde. »


Je ne sais pas si cette petite blague vous fera rire comme elle le fit pour moi lorsque je l’ai lue, mais elle vous donnera une fois de plus le sentiment que la perception du Temps n’est pas objective et que chacun d’entre nous porte sa propre horloge qui, comparée à l’horloge de l’Autre, affiche, à tout instant, un Temps différent.

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Mercredi 13 mai 2009 3 13 /05 /Mai /2009 15:47

Il y a dans la vie des jours fastes, des jours heureux au cours desquels on se dit, sans aucune espèce de morbidité, que l’on peut mourir en paix. Il y a des jours où, sans être parfaitement satisfait du travail accompli puisqu’il n’est jamais totalement abouti, où l’on voit les graines que nous avons semées prendre racine, de jeunes pousses apparaître, sortir de terre et donner de belles plante qui fleuriront et répandront autour d’elles le parfum du message qu’on a voulu transmettre. Il y a des jours fastes, où tout parait simple.

Depuis plus de vingt cinq ans, avec comme viatique tout ce que j’ai appris là-bas, je vais de collèges en lycées pour éveiller les jeunes à l’importance de l’Autre. Et depuis tout ce temps, comme je l’ai déjà écrit par ailleurs, une obsession me taraude : à quoi sert tout ce qu’avec de nombreux autres rescapés des camps nazis, nous faisons auprès des jeunes ? Avons-nous réussi, dans notre « travail de mémoire » à faire progresser, ne serait-ce que d’un iota, le « vivre ensemble » auquel nous tenons tant ?

Et puis, Laurie, jeune lycéenne, m’a adressé il y a deux jours le message qu’avec son autorisation je vous communique ci-après :

 

Cher Sam,

« Lundi 11 Mai 2009 »  une date que j’attendais depuis trois semaines avec impatience. Cette journée était déjà à l’origine importante à mes yeux, mais elle l’est devenue encore plus depuis l’annonce de votre venue.  C’est aussi la fin de notre projet scolaire, une finalisation de tout ce travail fait pour la mémoire. Et c’est à partir de ce jour que je deviens à part entière un Passeur de Mémoire. Un rôle important à mes yeux. Le temps passe, mais l’Histoire reste. Et il ne faut pas oublier. Ce n’est finalement pas évident d’être Passeur de Mémoire, car il faut trouver les mots justes pour pouvoir parler de la Shoah. Pour pouvoir parler de choses que nous n’avons pas réellement connues, et savoir faire passer un message précis avec cette mémoire.

Si votre rencontre a été celle  qui m’a le plus touchée, c’est parce qu’à travers vos paroles on comprend alors l’importance d’une vie. L’importance de vivre sa vie, et de ressortir toujours plus fort des épreuves. L’expression qui me revient toujours quand je repense à votre intervention est : « Une leçon de vie ». Il n’y a pas plus impressionnant que d’entendre, de la part d’une personne qui a connu la pire des horreurs, que la vie est belle.

Merci pour tout.

 

J’espère tout de même vous revoir bientôt !

Prenez soin de vous.

Laurie

 

Sitôt ce message reçu je lui ai adressé la réponse suivante :

 

 

Ma chère Laurie,

 

Ta lettre que j'ai lue avec bonheur, m'a beaucoup ému. Elle m'a ému et surtout rassuré sur l'avenir du "travail de mémoire".

Depuis 25 ans j'interviens dans les écoles et je n'ai de cesse de faire que parmi tous les jeunes que je rencontre, nombreux d'entre eux deviennent des "passeurs de mémoire". Pour raconter non seulement ce que fut l'ignominie des camps nazis, mais aussi et surtout pour communiquer autour d'eux ce que nous avons appris là-bas. Certes nous l’avons payé cher mais nous avons appris ce que plusieurs vies mises bout à bout ne nous auraient pas enseigné. Nous avons appris : l'amour de la liberté, le respect de la différence de l’Autre dans la plus totale tolérance, l’amour de l’humanité dans le respect de la dignité de tous seraient-ils nos plus grands ennemis, la lutte indispensable contre toutes formes de violence, de racisme, contre toute résurgence de l'antisémitisme, en d'autre termes nous avons appris "l'art de vivre ensemble".

La lecture de ta lettre me montre que tu es engagée dans cette voie et j'en suis tout heureux. Merci chère Laurie.

 

Je t'embrasse très fort

 

 

Et le lendemain je reçois le message suivant :

 

Dans deux semaines, avec une amie nous allons passer dans d’autres classes du lycée pour parler de la Shoah. Et à mon tour je vais utiliser ce que vous avez pu me dire pour faire passer le « message ».

A très bientôt, la distance et le temps ne me décourage pas : j’espère toujours.

Prenez soin de vous.

Laurie

 

Après avoir lu ces messages a-t-on le droit de désespérer de la jeunesse ? Merci Laurie pour le bonheur que tu nous donnes.

 

Et voilà une autre joie : à l’occasion du dernier Concours National de la Résistance et de la Déportation traitant des enfants et des adolescents dans l’univers concentrationnaire, nombreux travaux se sont structurés autour de mes interventions dans les établissements scolaires. J’en remercie bien sincèrement leurs auteurs et leurs professeurs qui les ont souvent aidés dans leurs recherches de documentations.

Je ne peux pas, malheureusement, les citer tous et pense au Lycée R. Follereau de Nevers dont les enfants ont réalisé des cartouches sous la forme de « Je me souviens …. » au Collège Henri Barbusse de Alfortville (dans la région parisienne) dont les élèves ont créé un Blog que vous pouvez visiter à l’adresse suivante : http://cnrd2009barbussegroupe5.over-blog.com/

 

Le « travail de mémoire » qui n’est, somme toute, que l’enseignement de « l’art de vivre », est entre de bonnes mains.

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Dimanche 8 mars 2009 7 08 /03 /Mars /2009 18:13

Je voulais, depuis longtemps, raconter une belle histoire qui m'est arrivée il y a quelques années et qui pourrait être le thème d’une nouvelle littéraire tant elle fut pour moi vivante et émouvante. Vous excuserez mon style qui n’est pas celui d’un nouvelliste !

Sollicité par une association pour venir à Clermont-Ferrand, où je fus arrêté avec mes parents et ma petite soeur, pour faire une conférence sur ma déportation, j'ai eu la chance de rencontrer le petit-fils de la propriétaire de l'immeuble dans lequel nous habitions, rue La Tour d'Auvergne. Cette femme, très liée avec mes parents et qui fut une grande résistante, leur avait proposé de nous cacher, ma petite soeur et moi. Mais mon père, dans son admirable candeur, se sentant profondément français, bien qu’il soit né sous d’autres cieux, était certain que nous ne risquions rien. Il était persuadé que nous ne serions pas arrêtés, puisqu’il avait fait la guerre de 1914 et qu'il fut décoré à ce titre. Il en était tellement convaincu qu’il ne se cachait pas et nous laissait aller à l’école sans aucun problème. Ecoutant peut-être les raisons invoquées par ma mère, il a quand même remis à notre propriétaire un certain nombre d'objets, dont tous ses livres auxquels il tenait tant.

À mon retour d'Allemagne, en 1945, alors qu’avec mon frère j’ai réintégré l'appartement de mes parents, la propriétaire de l’immeuble, femme admirable s’il en fut, nous a rendu bien sûr tout ce que mon père lui avait confié.

Quelques années plus tard, alors que sans laisser d'adresse, j'ai quitté Clermont-Ferrand pour rejoindre Paris pour y mener mes études de médecine, elle retrouve au fond d'un placard une grande poupée ayant appartenu à ma petite soeur Monique. Cette poupée, en celluloïd, comme on les faisait à l'époque, était haute d’au moins 80 cm, et je la revois encore vêtue de sa robe rose tricotée par ma maman.

Que faire de cette poupée, a dû penser cette femme, puisqu'elle ne pouvait pas me la remettre n'ayant pas mon adresse ?

Alors, avec précaution, elle l'a assise sur un fauteuil sur le palier du premier étage de l'immeuble, face à la porte d'entrée de notre ancien appartement, et telle une relique quasiment religieuse, elle l’a laissée des années sur son siège en disant toujours à son petit-fils, qui chaque fois voulait la toucher : « Il ne faut pas toucher à cette poupée, Jean-Pierre, c'est celle de la petite Juive qui est morte en déportation ».

Et tous les ans, avec sa grand-mère, Jean-Pierre lavait la poupée, et tout le temps la grand-mère comme une litanie disait à son petit-fils : « ne touche pas à cette poupée, c'est celle de la petite Juive ».

Devenu jeune adulte, le hasard comme un clin d'oeil, a voulu que Jean-Pierre, avec sa maman, non seulement occupe l'appartement que nous habitions, mais ait eu comme chambre celle qui fut mienne et que je partageais avec mon frère.

Durant des années, en sortant de son appartement, cette poupée lui tendait les bras comme une invite à la serrer contre lui. Et toujours sa grand-mère disait « ne touche pas à cette poupée, Jean-Pierre c'est celle de la petite Juive », et toujours comme un rituel de toilette funèbre, avec sa grand-mère, tous les ans il nettoyait la poupée.

Ses gestes, devenus rituels et les interdits de sa grand’mère perdurèrent au point de devenir pour lui totalement insupportables. Et les années passèrent, l'horloge du temps marquant irrémédiablement les jours qui succèdent aux jours.

Cinq ans environ avant mon arrivée, cette merveilleuse femme qui faisait ainsi revivre ma petite sœur à travers la poupée qu'elle aimait, fait un signe d'adieu à la vie. Et le premier soin de son petit-fils, qui durant des années avait sous les yeux ce jouet qu’il ne pouvait pas toucher autre que dans des rituels de nettoyage, n’eut rien de plus urgent que de jeter cette poupée qui symbolisait pour lui tous les interdits de son enfance.

Quelques années plus tard, me voilà invité à Clermont-Ferrand pour parler justement de ma petite soeur, de mes parents et de ma survie à Auschwitz ! Et un monsieur d'une soixantaine d'années, avec ses bons yeux pleins de larmes, se précipite vers moi et me dit en me serrant contre lui : « Pardonne-moi Sam, il y a quelques années  j’ai jeté la poupée de ta petite soeur !! ». Et tout en m'expliquant ce que je viens de vous raconter il pleurait en s'excusant : « Comprend-moi Sam, j'ai tellement entendu ma grand-mère me dire, en m'interdisant de toucher à cette poupée, que c’était celle de la petite Juive, que je n’avais qu’une hâte, m'en débarrasser au plus vite ! ».

Si la télévision clermontoise conserve ses documents filmés, elle a, dans quelque tiroir, le visage en larmes de Jean-Pierre contant au journaliste l’histoire de « la poupée de la petite Juive ».

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Lundi 29 décembre 2008 1 29 /12 /Déc /2008 18:30

 

 

En ces jours de Noël symbole de Paix et d’altruisme, où l’Amour devrait être plus fort que la haine, un homme qui se croit humoriste, a pastiché dans une infâme parodie, la mort violente de six millions de victimes ! Six millions de personnes, femmes, enfants et vieillards, qui avaient commis le simple péché de vivre, le simple pêéché d'exister !

 

Oui Monsieur Dieudonné, nouveau leader de l’extrême droite puisque vous n’avez pas réussi à faire autre chose de votre vie, six millions de Juifs assassinés par vos amis nazis, dans ce qui est pour vous un "détail" de l'histoire, dont ma mère, mon père, ma petite sœur et tous ceux que j’ai vu mourir à Auschwitz, du fond des chambres à gaz et des fours crématoires vous regardent atterrés.

La haine du Juif que vous avez viscéralement accrochée au plus profond de vous-même, à défaut de l’être sur un cœur qui ne semble plus battre dans votre poitrine, cette haine que vous déversez sous le prétexte que vous respectez la liberté d’opinion, cette haine vous obscurcit la vue et la raison.

Si Hitler avait gagné la guerre, ce que, peut-être dans votre délire, vous auriez souhaité, que croyez-vous qu’il aurait fait de tous ceux qui, vous ressemblant physiquement, sont assez loin des aryens, aux cheveux blonds et aux yeux bleus ? Les aryens devaient, selon lui, diriger le monde ! Quant à vous, vous auriez rejoint, à Auschwitz ou ailleurs,  comme ceux dont vous niez le martyr, les mêmes chambres à gaz qui les ont fait mourir.

S’il vous reste encore un peu de jugement, si vous oubliez vos provocations qui seules permettent que l’on parle un peu de vous, réfléchissez à ce que disait Franz Fanon à ses élèves africains : « Lorsqu’on dit du mal des Juifs, dressez l’oreille, mes enfants, on parle de vous ».

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Dimanche 4 mai 2008 7 04 /05 /Mai /2008 17:37

Monsieur le Maire, Mesdames et Messieurs les élus, Mesdames et Messieurs,

 

 

- Alors que les rangs des anciens déportés sont de plus en plus clairsemés,

- Alors que de-ci, de-là se font entendre les voix des négationnistes et autres truqueurs de l’histoire, maquilleurs de la réalité,

- Alors que nous sommes de plus en plus confrontés à la violence élémentaire, à la violence pour la violence et sans aucune autre finalité,

se pose la question de savoir si nous, anciens déportés, nous n’avons pas failli à notre devoir, ce devoir dont nous étions investis après les épreuves que nous avions subies.

Un jour, peut-être, nos enfants nous demanderont des comptes et, par delà même nos tombeaux, nous poseront la question essentielle : « Vous avez vécu cela, vous avez souffert l’enfer, chaque minute, dans cet indicible univers concentrationnaire, vous avez côtoyé la mort au point même de la tutoyer, vous avez vu des centaines, voire des milliers de gens, souffrir et mourir, non pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient, mourir parce qu’ils avaient commis le simple péché de vivre, le simple péché d’exister. Vous aviez dit « plus jamais cela », alors qu’avez-vous fait pour ouvrir les yeux toujours désespérément clos des hommes ? Qu’avez-vous fait pour améliorer l’humanité et pour que l’amour entre les êtres soit un petit peu plus grand ? Qu’avez-vous fait pour le respect que chacun doit porter à l’autre quelque soit sa religion, sa culture ou le lieu de son origine ? Qu’avez-vous fait pour que nous puissions vivre, vivre enfin libres ? » Voilà, Mesdames et Messieurs, la question teintée de reproches qu’ils nous poseront, même lorsque nous ne serons plus là si nous n’avons pas œuvré de toutes nos forces pour apprendre aux hommes le « vivre ensemble », ce simple « vivre ensemble » dont la notion même est étrangère à certains ?

Ayant souffert de racisme ou d’antisémitisme, c’est l’acceptation de la différence de l’autre qu’il nous fallait transmettre.

Ayant vu la violence se déchaîner contre nous, nous aurions du être les apôtres du pacifisme, non pas d’un pacifisme aveugle, mais d’un pacifisme clairvoyant qui regarde en face pour mieux les décimer, tous les dangers qui apparaissent à l’horizon de l’histoire,

Ayant été des sous-hommes, des üntermunschen, dans le regard de nos bourreaux il nous fallait apprendre aux hommes le respect que l’on doit à chacun, serait-il notre pire ennemi,

Ayant souffert d’enfermement c’est sans cesse, de la liberté que nous aurions du parler pour qu’elle devienne incontournable,

Ayant été méprisés et haïs par nos tortionnaires il fallait chasser cette haine, insidieuse et perverse qui peut se glisser en nous comme le fiel le plus amer. Ne pas être habité par la haine c’est rester tout simplement des hommes, c’est ne pas abandonner notre place dans la communauté humaine, c’est n’avoir aucun sentiment de vengeance, même envers nos bourreaux, mais c’est aussi réclamer une sentence sans faiblesse pour ceux qui ont commis le mal.

La vie concentrationnaire nous a appris aussi ce qu’aurait du être la solidarité que chaque individu devrait avoir à l’égard de l’autre. Franz Fanon, professeur en Afrique noire, disait à ses élèves africains : « Quand on dit du mal des Juifs, dressez l’oreille, mes enfants, on parle de vous ».

Cette solidarité humaine, indispensable à l’Art de vivre ensemble, ayant tant souffert de son absence, nous devons la transmettre aux autres, avec cette notion fondatrice « qu’on est toujours responsable de ce qu’on n’a pas empêché ».

Nous avons aussi appris dans tous les camps d‘extermination, ce que vous me permettrez de nommer une vertu. Nous avons appris l’espérance et l’amour de la vie, l’espérance qui nous a permis de survivre au cauchemar, l’espérance d’être vivant, encore, une heure de plus, l’espérance de voir le lendemain le soleil se lever, l’espérance de vivre le jour où les armées alliées, apportant avec elles notre libération, arriveront à vaincre la barbarie nazie.

Les nazis voulaient diriger le monde, ils croyaient nous supprimer en nous prenant la vie, ils pensaient éliminer définitivement tous ceux qui ne répondaient pas à leurs critères et bien, malgré les millions de crimes dont ils sont responsables, avec nous, ils ont échoué.

Ils avaient pour notre vie le plus profond mépris et la certitude qu’ils pourraient toujours en disposer selon leur désir, et bien, ils ont perdu comme perdent irrémédiablement, toujours, tous les bourreaux.

Avec notre espérance et notre amour de la vie, notre enthousiasme, notre émotion devant les rires ou les pleurs des enfants, notre refus de la souffrance de l’autre, notre engagement contre les injustices faites aux êtres humains, notre combat contre toutes les formes de violence et d’intolérance, nous, les anciens déportés des bagnes nazis, par notre présence même, nous devons utiliser pour le bien de l’humanité, tout ce que nous avons appris sur les hommes, et surtout montrer que la vie est le plus beau des cadeaux, qu’elle est, sera et restera toujours plus forte que la mort.

 

Je vous remercie

 

Paris le 25 avril 2008

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Vendredi 21 mars 2008 5 21 /03 /Mars /2008 10:30

Enseigner la Shoah ou comment transformer une mauvaise idée en bonne pratique…

 

           

            Beaucoup d’arguments ont été avancés rapidement pour s’opposer à l’injonction hâtive du président Sarkozy dans son discours au CRIF du 13 février 2008. La volonté que « chaque élève de CM2 se voie confier la mémoire d’un enfant victime de la Shoah », présentée comme une décision évidente et urgente, a fait réagir bon nombre de rescapés, d’historiens, d’enseignants et de parents…

Si l’on excepte ses inspirateurs ou quelques courtisans acharnés, plus personne ne considère cette idée comme « bonne ». Parce qu’elle suggérait une identification individuelle précoce à une destinée tragique, parce qu’elle prétendait charger d’un deuil mortifère la mémoire d’un enfant, parce qu’elle encourageait éventuellement d’autres revendications mémorielles, parce qu’elle réduisait l’histoire de la Shoah à une victimisation peu propice à l’étude ou à la compréhension, parce qu’elle confondait devoir de mémoire et réflexion, cette mesure incongrue et impérieuse fut largement rejetée.

« Il est nécessaire d’enseigner la Shoah aux élèves de CM2 » affirme le ministre de l’Education pour défendre l’ « intuition » présidentielle. Cette pétition de principe est elle aussi fort discutable ! Qu’il soit nécessaire d’enseigner la Shoah, tout le monde en conviendra.

Mais est-il si nécessaire d’enseigner l’extermination des juifs à des enfants de 10 ans ?

On peut au moins se poser la question. On peut aussi s’interroger sur la nécessité d’enseigner, en CM2, les détails d’une horreur insoutenable que les adultes ont parfois du mal à supporter.

            L’on mit donc en place une commission dirigée par Mme Waysbord-Loing baptisée « Mission pédagogique au sujet de l’enseignement de la Shoah dans le primaire », comme si l’enseignement de la Shoah posait un problème urgent en février 2008 dans les écoles primaires ! Comme si ce problème concernait exclusivement les enfants de 10 ans ! On oublia d’intégrer à cette commission des enseignants en fonction, les premiers concernés par ce travail, mais peu importait : tout le monde l’avait compris, il s’agissait de faire oublier la proposition du CRIF et de la remplacer par des mesures réfléchies et pesées, cette fois. Quand la décision précède la réflexion, il faut parfois faire machine arrière.

            Et le ministre de l’Education affirma que « la bonne idée du président devait se transformer en  bonne pratique »…

            L’idée de confier la mémoire d’un enfant juif exterminé à un enfant de 10 ans ou même à une classe, comme il fut dit après, nous semble une très mauvaise initiative. Bien sûr, après le tumulte médiatique viennent rapidement le silence et l’oubli. Mais, une fois les projecteurs journalistiques éteints, le sujet et les problèmes demeurent. C’est pour cette raison que nous intervenons aujourd’hui.

L’idée de contribuer à la réflexion pédagogique sur la Shoah, enseignement qui a fait l’objet d’un travail très important ces dernières années et qui mobilise l’énergie de nombreux professeurs, est intéressante. L’initiative dans ce domaine doit éviter l’improvisation et les polémiques que suscite toute décision contestable et brutale. Elle ne doit pas se limiter au cadre du primaire, comme le laisserait penser la création de la commission Waysbord-Loing.

Les mesures annoncées doivent être applicables et concrètes d’une part, elles doivent concerner tous les niveaux de l’enseignement d’autre part. Pour ces raisons nous proposons  dix mesures précises qui peuvent, selon nous, favoriser l’enseignement de la Shoah et contribuer à un débat que nous souhaitons large, car l’enjeu est essentiel :


 

 

 

1)      LES JUSTES EN CM2

L’idée de confier la mémoire d’un enfant victime de la Shoah à un enfant de 10 ans ou à une classe de CM2 nous semblant mortifère et inadaptée à cet âge, nous proposons d’inverser l’approche. Nous proposons d’étudier les parcours des enfants cachés, des survivants et des Justes. Ce qui permettrait d’évoquer plus discrètement l’extermination tout en sensibilisant les enfants aux principes qui ont guidé les sauveurs. Une recherche collective pourrait être suggérée, en fonction de la région de l’établissement, sur le profil d’un Juste ou le village de Chambon-sur-Lignon et son organisation.

 

2)      LES CRIMES CONTRE L’HUMANITE

Les programmes de CM2 suggèrent actuellement l’étude de la Shoah en ces termes : « L’extermination des juifs par les nazis : un crime contre l’humanité ». Bien que cette ultime notion nous paraisse elle aussi inadaptée pour un public d’enfants de CM2, bien que le fait de lier la notion de « crime contre l’humanité » à la seule Shoah soit discutable et potentiellement porteur de conflits ou de revendications « mémorielles », nous pensons que l’intention initiale était généreuse. Si la notion de « crime contre l’humanité » devait être conservée en CM2, il faudrait sans doute en profiter pour évoquer d’autres « crimes contre l’humanité » et parler par exemple de l’esclavage des Noirs.

 

3)      LA SHOAH ET L’IUFM

Il faut insister sur la formation des enseignants qui ne sont pas tous des historiens et des spécialistes de cette période. L’évolution des recherches historiques dans ce domaine est très rapide et les publications sont, chaque année, très riches et très diverses. Un effort particulier doit être fait par l’Education Nationale pour cette question délicate. Nous demandons qu’un séminaire soit organisé, chaque année, à partir de 2008, dans tous les IUFM, sur la Shoah et son enseignement. D’autre part, un dossier devrait être fourni à chaque enseignant comportant des textes utilisables en classe et des pistes pédagogiques solides. Pour le niveau CM2 par exemple, des textes sur les Justes seraient présentés, sur le parcours d’un enfant caché et un exposé historique précis sur le sujet serait fourni aux enseignants.

 

4)      COMMEMORATIONS

Les journées consacrées aux commémorations devraient, selon nous, faire l’objet d’une attention particulière. Nous pensons en particulier au 27 janvier (commémoration de la libération d’Auschwitz), au dernier dimanche d’avril (journée du souvenir de la déportation) mais aussi au 10 mai (commémoration de l’esclavage). Curieusement cette année, en 2008, aucun discours officiel au plus haut degré de l’Etat n’a évoqué la libération d’Auschwitz le 27 janvier. Nous le regrettons. Car le devoir de mémoire concerne la mémoire collective officielle et les enfants de 10 ans ne sont pas là pour compenser les oublis politiques ou prendre en charge la mémoire collective… Chaque date retenue ferait l’objet d’une explication en classe et l’Education Nationale pourrait préparer là aussi un dossier (disponible sur Internet par exemple) pour chacun de ces évènements.

 

5)      EDUCATION CIVIQUE ET CRIME CONTRE L’HUMANITE

La pédagogie de la Shoah ne concerne ni exclusivement, ni prioritairement les élèves de CM2.. C’est en effet en collège, au niveau de la 3°, que la Seconde Guerre Mondiale est abordée pour la première fois dans le cadre d’un cours d’histoire. Nous proposons que la notion de « crime contre l’humanité » soit introduite dans les programmes d’Éducation Civique de 3° et qu’elle fasse l’objet d’une étude précise. À cette occasion la notion de génocide pourrait être expliquée et, sans exclure l’évocation d’autres génocides et d’autres « crimes contre l’humanité », les enseignants pourraient mettre en évidence le caractère « unique » de la Shoah.

 

6)      LA MEMOIRE DES ENFANTS DISPARUS

Préparé en amont par le travail historique, prolongé en aval par une réflexion sur le « crime contre l’humanité », le travail sur les victimes (envisagé actuellement en CM2) pourrait alors être dégagé d’une approche purement émotionnelle. Il serait envisageable, dans ce cadre, de proposer un travail de recherche et la constitution d’un dossier sur une victime de la Shoah. Là aussi, les enseignants d’histoire en particulier pourraient proposer cette recherche dans le cadre du cours d’Education Civique. La démarche semble plus adaptée à un adolescent ayant reçu des informations et des connaissances historiques précises sur la Shoah qu’à un enfant de CM2 dont on solliciterait l’identification et la sensibilité.

 

7)      TEMOIGNAGES SUR LA SHOAH

L’approche de la Shoah n’étant pas exclusivement réservée au cours d’histoire, nous suggérons que deux textes de témoignage concernant les camps soient intégrés dans le cadre du cours de français. Le programme de français en 3° impose l’étude du genre autobiographique. L’étude de ces témoignages pourrait s’intégrer à ce programme et proposer une approche complémentaire, le témoignage pouvant être considéré comme une variété du récit autobiographique. Là encore, une formation dispensée à l’IUFM, concernant le genre du témoignage et les exemples disponibles actuellement, serait la bienvenue.

 

8)      CONCOURS

Chaque année un concours est organisé pour les établissements de secondaire : « Le concours national de la résistance et de la déportation ». Il donne l’occasion à des élèves de travailler sur un aspect précis de la question. Nous souhaiterions que la publicité accordée à ce concours soit plus large et que les lauréats soient gratifiés de récompenses motivantes. De plus, un soutien financier pour un apport bibliographique et filmographique conséquent devrait être fourni à tous les établissements qui présentent des élèves et les préparent à ce concours.

 

9)      LA SHOAH AU PROGRAMME DU BAC EN HISTOIRE

L’enseignement au lycée est évidemment concerné par l’étude de la Shoah. Celle-ci est désormais réservée au cours d’histoire de 1ère. La période est souvent étudiée en fin d’année, moment moins favorable à une étude très approfondie pour diverses raisons. Si la Seconde Guerre Mondiale était réintégrée en classe de Terminale, l’étude de cette période serait plus motivante et pourrait être complétée par une approche différente et complémentaire en cours de philosophie.

 

10)   LES PROCESSUS GENOCIDAIRES ET LA PHILOSOPHIE

Les concepts actuels du programme de philosophie permettent aux professeurs d’évoquer la Shoah quand ils parlent de la mémoire ou du mal. Une étude plus précise sur «  les processus génocidaires » serait sans doute intéressante en classe de philosophie. Dans cette hypothèse, on pourrait imaginer l ‘étude de concepts philosophiques et politiques parmi  lesquels les notions de génocide, de crime contre l’humanité, de « banalité du mal », de racisme, d’antisémitisme trouveraient toute leur place et complèteraient utilement le cours d’histoire. Cette approche permettrait d’éviter la « concurrence » victimaire ou la concurrence des mémoires en proposant divers exemples et en dégageant la spécificité de chacun.

 

 

Sam Braun, rescapé d’Auschwitz,  auteur de « Personne ne m’aurait cru, alors je me suis tu » (Albin Michel, 2008) et Stéphane Guinoiseau, professeur agrégé de Lettres Modernes.

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Dimanche 3 février 2008 7 03 /02 /Fév /2008 15:18
 
« Personne ne m’aurait cru, alors je me suis tu » (Albin Michel) tel est le titre du livre que je viens d’écrire avec mon ami Stéphane Guinoiseau. 
Longtemps je me suis demandé si je devais coucher sur le papier l’expérience acquise au camp de Buna-Monowitz (Auschwitz III) lorsque j’avais seize ans. Longtemps même le mauvais démon que j’avais en moi, comme tout être humain a le sien, me disait que, somme toute, je n’avais pas grand-chose à dire et en tout cas pas suffisamment pour avoir la prétention d’écrire un livre. Et ce mauvais démon a gagné durant de longues décennies.
Longtemps aussi je me suis demandé si ce que m’avait appris la vie depuis mon retour des camps, c’est à dire depuis que je suis revenu dans une vie civilisée, ou plutôt moins barbare, méritait d’être transmis. Bien souvent m’effleurait la pensée qu’il ne fallait pas étaler au grand jour les réflexions que m’avait inspirées, depuis plus de quatre-vingts ans, la confrontation sociale avec les êtres humains. Tout cela ne m’apparaissait pas comme nécessaire à écrire et surtout ne m’apparaissait pas comme suffisant pour alimenter le contenu d’un livre. J’avais, d’une certaine manière, peur du mot écrit dont la nature même l’expose à une pérennité que n’a pas le verbe lorsqu’il est prononcé.
Je continuais pourtant à apporter avec passion mon témoignage auprès des adolescents. Je pouvais, sans trop de difficulté, utiliser l’oralité pour communiquer aux jeunes ma foi en la vie. Mais coucher mon message par écrit sur une feuille blanche qui, d’anonyme qu’elle était, devient indiscrète puisqu’elle s’insinue dans les pensées les plus intimes de celui qui l’écrit, me semblait hors de mes possibilités et surtout hors de mes forces.
C’est alors qu’est arrivé Stéphane Guinoiseau, professeur de lettres modernes, rencontré dans un collège où j’intervenais auprès d’enfants de troisième. Il a su, avec délicatesse, éveiller en moi une partie de ma vie que je voulais taire tout en respectant certains de mes silences. Grâce à lui, notre livre a pu voir le jour, ensemble de dialogues entre le professeur et moi. Nous y évoquons bien sûr, et comment ne pas le faire, la quotidienneté concentrationnaire, mais nous abordons surtout les grandes questions existentielles que se pose tout être humain. Avec lui, tout professeur qu’il soit, je me retrouvais dans les classes de Terminale où j’avais l’impression d’évoquer, devant des grands adolescents, les questions philosophiques essentielles, éternelles clés du « vivre ensemble ». Et c’est sans aucune fausse pudeur que, stimulé par sa grande culture, j’ai pu, avec lui, faire de ce livre un réel « travail de mémoire » puisque celui-ci, se nourrissant du passé, c'est-à-dire du « devoir de mémoire », se projette dans l’avenir.
Mon état de santé ne me permettant plus de me rendre, dans les établissements scolaires, au devant des adolescents, comme je le faisais dans le passé, j’espère que la lecture de ce livre leur montrera aussi qu’il ne faut jamais perdre espoir et que, même dans les situations les plus désespérées, il faut être habité par l’espérance et par une foi indestructible en la vie qui restera toujours le plus beau des cadeaux.
 
Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Mercredi 7 mars 2007 3 07 /03 /Mars /2007 15:41

 « Vous, apprenez à voir, au lieu de regarder seulement.

 

Agissez, au lieu de bavarder.

 

Voilà ce qui jadis a failli dominer le monde.

 

Les peuples ont fini par en avoir raison,

 

Mais il ne faut pas chanter victoire hors saison.

 

Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde »

 

Ces six vers écrits par Brecht à la fin de sa pièce de théâtre, « La résistible ascension d’Arturo Ui » donnent raison au poète, puisque la terre, au cours du dernier millénaire, n’a pas connu une seule année de paix !! Elle a été déchirée par plusieurs milliers de conflits de toutes natures : allant des invasions et conquêtes, aux guerres de libération, aux révoltes et aux révolutions. Et la liste de toutes ces violences, malheureusement loin d’être close, s’allonge tous les jours puisqu’il faut y ajouter aussi les actes de barbarie inqualifiables que génèrent le racisme et l’antisémitisme ainsi que les agressions quotidiennes dont sont victimes les membres de certaines communautés Violences aveugles au cours desquelles, vieillards, hommes, femmes et enfants, sont massacrés.

 

Des massacres d’enfants !! Y a t il crime plus grand que le meurtre des enfants, ces petits d’homme dont le sourire est la seule arme ?

 

De quelle maladie souffrent les hommes pour qu’ils soient toujours aussi violents, aussi insensibles à la douleur de l’Autre, au point qu’il me semble être d’un autre temps lorsque je dénonce l’indifférence ? Cette indifférence qui, pour plagier Ernest Renan, « me donne la notion de l’infini ». Elle me fait mesurer l’immense travail que doivent encore faire tous ceux qui se réclament de l’humanisme et ceux qui, ayant souffert de la barbarie, ont comme mission de témoigner. Témoigner sans cesse, non pour rester éternellement dans le passé, mais pour transformer la mémoire en un projet d’avenir afin que nos enfants, vivent demain des jours plus heureux qu’aujourd’hui !

 

Similaires bien que différentes, les voix des rescapés font écho aux voix des disparus, les « témoins intégraux », comme disait Primo Lévi, les « vrais témoins », morts dans les plus horribles conditions. Les voix des rescapés sont les « témoins des témoins » disait-il encore, et « énoncent un discours fait pour le compte des tiers. Elles cherchent à traduire pour les vivants le langage des exterminés laissés là-bas, et celui des survivants qu’ils sont devenus, avec, en eux, ce quelque chose de mort, qui parle en permanence ».

 

Ne banalisons pas les morts injustes qui, tous les soirs, dans le journal télévisé de 20h, nous montrent que partout dans le monde, se déchaînent la violence et la haine aveugle. .

 

Ecoutons les plaintes des millions de morts de la traite des noirs, des centaines de milliers d’Arméniens massacrés au début du siècle dernier.

 

Ecoutons les gémissements des six millions de victimes de la Shoah laissés sans linceul, là-bas, en Europe de l’Est et dans les fours crématoires des camps de la mort dont Auschwitz est et restera le symbole.

 

Ecoutons ces huit cent mille Tziganes, nos frères en humanité, assassinés sur l’autel de leur liberté.

 

Ecoutons tous les Cambodgiens martyrisés sous le régime de Pol Pot et le million de Rwandais massacrés à coups de machette en moins de trois mois.

 

Réveillons l’indifférence des hommes et des nations devant le drame du Darfour, prélude à un nouveau génocide.

 

Ecoutons toutes ces morts violentes qui ne trouveront leur éternel repos que lorsque les témoins des assassinats apporteront leur pierre à l’édifice de la Mémoire.

 

La haine, mère de la violence, peut conduire certains hommes à commettre des actes d’une barbarie inqualifiable, alors que les autres, l’immense majorité des autres, dans le même temps, restent indifférents.

 

Indifférence cruelle qui fait saigner les plaies et se rouvrir les cicatrices.

 

Sachons déceler derrière certains sourires résignés, la douleur, la détresse, la dignité bafouée.

 

Ecoutons ensemble les cris étouffés des déshérités de la vie, leurs plaintes, leur souffrance.

 

Ecoutons tous ceux qui ont eu la malchance de naître dans certaines régions du monde, écoutons ceux qui, à la minute même où vous lisez ces lignes sont toujours les esclaves de certains hommes. Ecoutons ces petits enfants qui, dans certaines régions du monde, pour simplement subsister et ne pas mourir de faim, mendient leur nourriture, ou la trouvent sur des tas d’ordures, sur des tas d’immondices.

 

Je sais que l’homme est le premier prédateur de l’homme, mais ne banalisons pas le martyr de toutes ses victimes. Ne nous cachons pas derrière la fausse certitude que nous n’y pouvons rien et que, quoi que nous fassions, nous ne modifierons jamais le cours de l’histoire que d’aucuns pensent inéluctable. Etre habité par ce pessimisme, serait abandonner la lutte avant même de la commencer. Ce serait baisser les bras, au lieu de les ouvrir largement pour aider ceux qui souffrent.

 

« Le danger de la banalisation – a écrit Tzvetan Todorov, Directeur de recherche au CNRS - consiste aussi à plaquer le passé sur le présent, à assimiler purement et simplement l’un à l’autre, ce qui a pour effet de méconnaître les deux ».

 

Gardons la capacité de nous émouvoir afin de pouvoir, en permanence, mener le combat pour la survie de l’homme. Car c’est bien à la mort de l’humanité que pourraient, un jour, nous convier certains hommes, puisque les méthodes qu’ils utilisent, de plus en plus sophistiquées, sont de plus en plus meurtrières.

 

Refusons aussi de résoudre ces crimes à un simple problème de chiffres comme le font volontiers les leaders des partis politiques extrémistes. Je trouve abominable d’oser ce genre de bilan !! Une seule mort injuste est déjà inadmissible puisque la vie est le plus merveilleux des cadeaux et que la plus belle vertu de l’homme est de respecter celle des autres !

 

« Cent morts c’est une catastrophe, un million de morts, c’est une statistique », disait le sinistre Eichmann. Refusons de toutes nos forces cette logique mortifère car le massacre d’un million d’êtres humains, non pour ce qu’ils ont fait, mais pour ce qu’ils sont, dépasse effectivement la raison.

 

Soyons toujours attentifs, ne relâchons pas notre vigilance, ne flânons pas sur le chemin de la lutte puisque le mal, loin d’être endormi, sévit partout dans le monde.

 

Avec Véronique Alemany-Dessaint je dirai que lorsque « les hommes s’en prennent à l’Homme pour des raisons de religion ou de soi-disant race, laisser le moindre temps au temps, engage une lourde responsabilité face aux vivants et fait preuve de mépris pour ceux qui ont combattu contre cette situation indigne de l’Humanité ».

 

Réveillons-nous. Mobilisons autour de nous toutes les forces de vigilance et prenant notre bâton de pèlerin agissons, sans angélisme, pour la sauvegarde de la dignité des hommes.

 

Mais pressons-nous, il nous reste peu de temps.

 

 

 

7 mars 2007

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Samedi 25 novembre 2006 6 25 /11 /Nov /2006 12:23

Toute ma vie le Temps a exercé sur moi une espèce de fascination. Je dois réfléchir pour préciser mon âge ou celui de ceux que j’aime ; je dois aussi faire un effort pour situer une date ou un évènement dans l’histoire.

 

Le temps est tellement abstrait qu’il m’est difficile de l’intégrer. Et malgré son abstraction, il a objectivement fuit avec une telle vitesse que je ne me suis aperçu de rien. Ma vie a traversé le Temps comme un éclair troue les nuages et je me trouve maintenant à l’aube de mon existence sans m’être rendu beaucoup compte de l’irréversibilité des jours.

 

Oui, le Temps ne cesse de me fasciner.

 

Le temps contre lequel nous nous battons ayant souvent l’impression de n’avoir jamais assez de temps pour terminer ce que nous entreprenons.

 

Le Temps, notre grand ennemi.

 

Le Temps inexorable qui laisse son empreinte sur nos capacités physiques, nous montrant à tout instant sa supériorité en griffant notre corps de sa marque irréversible si mal vécue dans une civilisation comme la nôtre qui voue à la jeunesse un véritable culte.

 

Le Temps après lequel nous courons et qui fuit devant nous dans une course inexorable, incompréhensible, insaisissable.

 

Le temps pour lequel nous nous battons, puisque nous construisons rarement dans l’éphémère, nos réalisations devant, selon nous, perdurer et défier le Temps. L’angoisse de la mort, le vertige que donne la finitude, nous entraînent à créer une œuvre, artistique ou matérielle, qui va nous survivre en prolongeant notre vie au-delà de la mort. Comme si, à travers nos réalisations nous bâtissions notre éternité ! Il en va peut-être ainsi de la création artistique dont les œuvres sont appelées non seulement à se jouer du Temps, mais à le narguer en s’en faisant complice. « Il est permis de définir l’artiste comme celui qui, tel le croyant, met son espoir dans un avenir bien au-delà de la vie » (Jean d’Ormesson dans « C’était bien »).

 

Une de mes amies, artiste sculpteur m’a dit un jour, qu’elle créait pour vaincre son angoisse de la mort, et que seul son besoin d’éternité animait ses bras lorsqu’ils maniaient le maillet et le ciseau.

 

Nous possédons tous un potentiel de création.

 

Tous les êtres humains sont au fond des artistes - le simple fait de vivre est un art en soi - mais le talent, ce qui permet à une création de devenir une œuvre et de s’inscrire dans le temps, est donné à ceux qui, refusant leur propre mort, se projettent dans l’éternité. Ils créent pour conjurer leur finitude, presque pour la nier.

 

Les artistes ont peut-être, plus que les autres, conscience de ce néant, de ce « plus rien », de ce vide post-mortem. Celui qui, comme disait Michel Ange, « est capable d’aller chercher et de faire surgir du fond d’un bloc de marbre la sculpture qui y est cachée », a probablement, plus ou moins consciemment, un vécu de sa fatale disparition, plus grand et surtout plus angoissant que les autres. Il vit d’ailleurs en permanence sa propre mort puisque celle-ci s’inscrit dans sa création.

 

 

Comment définir le Temps, ce Temps si mystérieux puisqu’il est un concept sur lequel ont planché de nombreux philosophes ?

 

Est-il le « temps objectif » que le tic-tac de l’horloge décompte en enlevant à notre vie, minute après minute ?

 

Existait-il avant que le hasard de la création donne naissance au fameux Big-Bang générateur de notre univers ?

 

Que deviendra-t-il lorsque, dans quelques milliards d’années, le soleil se refroidissant, supprimera toute vie sur la terre ?

 

Le temps s’arrêtera-t-il avec la vie de notre planète comme s’il n’existait que parce que l’homme existe ?

 

Est-il l’inexorable usure, l’arrivée incontournable de la vieillesse ? Est-il ce « temps physiologique » qui voit la trace de ses griffures puis la déchéance physique et souvent psychologique s’installer peu à peu ?

 

Ou le Temps n’est-il pas plutôt mesurable par la perception individuelle de chacun ? Ce « temps subjectif », éminemment variable chez chaque individu, et pour un même sujet différent d’un instant à un autre, répond alors à une espèce d’horloge psychologique qui se dérèglerait à tous moments. Certaines minutes sont des éternités, et d’autres sont si courtes que leur brièveté laisse un goût d’amertume et d’insatisfaction.

 

Le Temps que nous ne pouvons ni fixer, ni saisir pour s’en emparer et le manier à notre guise.

 

Le Temps dans lequel le présent, invention des poètes, n’existe pas car parler du présent c’est déjà le conjuguer au passé !

 

Le temps est un mystère insondable.

 

La relation avec le Temps, ou du moins la perception psychologique que je peux en avoir, l’âge aidant, me fascine littéralement.

 

Maintenant, m’acheminant vers la conclusion de ma vie, je ressens que le Temps ne compte plus depuis qu’il m’est compté ! Pardon pour ce mauvais trait venu spontanément sous mes doigts qui effleurent le clavier, mais je ne veux pas le corriger puisqu’il représente à mes yeux, une vérité, ou du moins ma vérité. N’étant pas un créateur talentueux, ma vieillesse n’a que faire des lendemains inconnus et puisque je n’entreprends rien dans une finalité pérenne, j’ai la sensation que demain ne sera pas ou qu’il ne compte pas pour moi. Ce sentiment loin d’être désagréable n’a rien d’angoissant puisque j’aime la vie au point de penser qu’elle est et restera le plus beau des cadeaux.

 

La mort fait partie de la vie puisque la naissance et la mort la délimitent en la définissant. Les gens âgés ont-ils alors « dompté » le temps au point de s’en être rendus maîtres puisque pour eux le temps ne compte plus ?

 

Ceci est un de mes grands questionnements.

 

Certes, certaines personnes, plus elles approchent de l’inéluctable échéance plus leur angoisse grandit. Elles deviennent alors fréquemment acariâtres, parfois agressives et difficiles à vivre, mais j’ai reconnu dans le regard des gens âgés plutôt la sérénité et la joie de vivre que la peur de mourir quelle que soit leur conviction religieuse.

 

N’ont-ils pas alors réussi à maîtriser le Temps ?

 

Et la sagesse n’est-elle pas tout simplement ce nouveau rapport au Temps ?

 

 

25 novembre 2006

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Jeudi 14 septembre 2006 4 14 /09 /Sep /2006 12:54

 

 

Il y a quelques jours j’ai lu sur la quatrième de couverture de l’excellent livre de Laurent Gaudé «  L’Eldorado », une phrase fort belle et dont le sens va bien au-delà de ses simples mots : « Il n’y a pas de frontière que l’Espérance ne puisse franchir ».

 

Si l’on s’en tient au contexte de ce livre, si l’on ne recherche pas ce qui se cache derrière les mots, il s’agit de frontières réelles que veulent franchir par tous les moyens des hommes animés par la volonté de vivre. Ils sont courageux, volontaires, obstinés même et ne trouvant pas les moyens de subsister dans leur pays où une grande pauvreté sévit, pensent les trouver de l’autre côté de la frontière, dans ce qu’ils croient être un nouvel « Eldorado ». Ces hommes, que d’aucuns nomment « clandestins », poussés hors de chez eux par la misère se lancent dans cette aventure malgré l’énormité des risques parce qu’ils pensent trouver la survie plus loin, toujours plus loin. Ils bravent tous les dangers, beaucoup périssent en mer et ceux qui n’ont pas eu ce destin et qui échouent, sans se lasser, parce qu’ils n’ont pas d’autres solutions, retenteront plus tard. Ils sont volés, violentés, dépouillés par des hommes sans scrupule qui devaient « les faire passer de l’autre côté », mais malgré cela, ils recommenceront à la première occasion, sitôt qu’ils auront réuni l’argent nécessaire exigée par ces nouveaux négriers. L’espérance de trouver enfin du travail pour simplement subsister et faire vivre leur famille est leur moteur commun. Cette fuite devant le dénouement le plus extrême devient leur seule raison de vivre.

 

Laurent Gaudé, utilise comme symbole ces « clandestins pour survivre », afin de montrer que grâce à l’espérance l’improbable devient possible. Il n’y a pas de barrières que l’espérance ne puisse franchir, espérance qui repousse toujours plus loin les limites de l’impossible. Les hommes stimulés par l’espérance peuvent réaliser leurs rêves. Ils peuvent  réussir leur vie même si l’humanité est de plus en plus impersonnelle et froide et que les inégalités entre les hommes ne cessent de grandir.

 

Comment vivre sans espérance ? Comment envisager l’avenir du monde si on ne le rêve pas meilleur, plus humain et plus fraternel ? Comment traverser sa vie si on marche à côté d’elle plutôt que dans le sillon qu’elle creuse tous les jours, même si celui-ci est parsemé d’ornières ? Comment montrer du désintérêt à ce qui se passe chez l’autre, puisque l’indifférence est la négation même de la société humaine et que l’on est toujours l’autre de quelqu’un ?

 

 

L’espérance, parfois taxée de folle espérance, évoque en moi deux réflexions.

 

Tout d’abord celle très personnelle de ce que fut ma survie à la barbarie d’Auschwitz. Là-bas l’Espérance, sauf le dernier jour, ne m’a jamais quitté. En dehors de toute logique, dans cet enfer où régnait en maître la plus sauvage des violences, où la Mort nous épiait sans cesse pour accomplir son oeuvre, j’avais la certitude que je serais épargné et libéré un jour. Comme je l’ai déjà écrit par ailleurs, cette folle espérance, car il fallait être fou pour avoir de l’espérance là-bas, créait, dans mon imaginaire des lendemains toujours meilleurs. J’étais convaincu de me réveiller un beau matin libre comme je l’étais avant, libre de me mouvoir à ma guise, libre de manger à ma faim, libre de penser ma vie autrement qu’entourée de clôtures électrifiées. Cette espérance qui, comme a dit un philosophe, parce qu’elle est du féminin par rapport à l’espoir est capable, comme une femme qui donne la vie, de créer une minute de plus, une heure de plus, une journée de plus qui, se surajoutant à toutes les autres finissent par faire des mois, puis des années. L’espérance, lorsqu’elle est vécue avec tant d’intensité, est alors génératrice de vie.

 

Quant à ma deuxième réflexion je la trouve dans la mythologie, dans le « Mythe de Pandore ». Dans la jarre offerte par Zeus à Pandore lors de son mariage avec Epiméthée, frère de Prométhée, il y avait tous les maux qui s’abattraient sur l’humanité si un jour ils étaient libérés. Pandore avait ordre de ne pas ouvrir cette jarre, mais, poussée par une insatiable curiosité elle ne résista pas à la tentation et passant outre l’interdiction l’ouvrit pour découvrir ce qu’elle contenait. Alors elle libéra, comme les mauvais génies enfermés dans des jarres, la vieillesse, les vices, les maladies et tous les malheurs s’abattirent sur l’humanité. Effrayée elle referma brusquement la jarre et y tint prisonnière l’Espérance que Zeus avait mise tout au fond.

 

Ainsi l’Espérance n’habitèrent pas les Hommes comme le firent les fléaux, les vices et les maladies mais enfermée dans la jarre elle devint une vertu que seuls ceux qui font l’effort pour la rechercher arrivent à trouver.

 

L’Espérance permet aux hommes de progresser, de vaincre l’adversité lorsque celle-ci leur est défavorable, d’abattre les frontières de ce qui peut leur sembler insurmontable, elle leur permet même de réaliser l’impossible. Restée au fond de la jarre refermée brusquement par Pandore elle n’est possédée que par ceux qui la recherchent inlassablement et qui, une fois qu’ils l’ont trouvée la libèrent avec mille précautions afin de s’en vêtir comme d’un manteau protecteur.

 

Oui Laurent Gaudé a raison, il n’y a pas de frontière que l’Espérance ne puisse franchir puisqu’elle repousse les frontières de l’impossible.

 

 

14 septembre 2006

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Vendredi 21 juillet 2006 5 21 /07 /Juil /2006 09:35

Et bien voilà que s’éteignent enfin les lampions de ce que d’aucuns ont appelé, doux euphémisme, la « fête » du foot-ball !

 

S’agissait-il vraiment d’une fête lorsque les reportages télévisuels, dont l’exclusivité fut très chèrement achetée par certaines chaînes de télévision, nous montraient le nombre impressionnant de policiers mobilisés pour cet évènement. Vêtus de leur gilet orange, ils encadraient le terrain et se tenant face au public entassé dans les tribunes, ils épiaient tout mouvement insolite pour prévenir toute violence.

 

S’agissait-il vraiment d’une fête vantant les mérites du sport, ou ne s’agissait-il pas plutôt du réveil brutal du plus absurde des nationalismes qui a trouvé son épilogue dans les manifestations populaires de Rome, où certains excités italiens ont porté fièrement et bien haut un cercueil recouvert du drapeau français ?

 

Curieuse fête qui a convié le monde entier, puisque les seuls Dieux des stades n’étaient pas sur la pelouse mais avaient comme nom : dollars ou euros ?

 

S’agissait-il vraiment d’une fête lorsque certains commentateurs n’hésitaient pas à parler de « l’honneur » de la France quand ils évoquaient la victoire de l’équipe qui portait nos couleurs !  A quel niveau plaçaient-ils l’honneur de la France ? Dans les évolutions d’un ballon rond !!

 

Certes il m’est arrivé, et je n’en rougis pas, de regarder certains matchs et d’admirer le ballet auquel se livraient les joueurs avec ce ballon qui, même lorsque j’étais jeune, était loin d’être maîtrisé par mes coups de pieds mal ajustés. Devant ma télévision j’assistais à un spectacle et le plaisir que j’en retirais n’avait rien à voir avec l’honneur de notre pays !

 

Le foot-ball, devenu sport mondial, me pose en effet plusieurs problèmes.

 

Tout d’abord, je l’ai déjà évoqué, je n’accepte pas la confusion que font les supporters et les commentateurs, entre les ébats des joueurs et l’honneur de notre pays. J’ai trop d’amour et de reconnaissance pour la France qui a accueilli avec générosité, au début du siècle dernier, mon père et ma mère, pour placer ses qualités au même niveau que l’habileté d’un homme, dusse-t-il être français, qui tape dans un ballon rond. Les grands savants qui explorent l’infini de la méconnaissance, ceux qui vont au bout du monde pour être utile aux hommes, éveillent en moi plus de fierté que ceux qui, accompagnés de chèques aux montants astronomiques, font d’un ballon leur seule perspective de vie.

 

Je me pose aussi la question, réactualisée durant un mois par la médiatisation outrancière de la Coupe du Monde  : « pourquoi le foot-ball, de tous les sports d’équipe, est-il celui qui suscite le plus de violence ?».Si, à ma connaissance ce ne fut pas le cas en Allemagne, n’est-ce pas tout simplement parce que l’immense présence policière a été dissuasive ? Que se passe-t-il dans certains pays comme en Angleterre, le dimanche, dans de nombreux stades, lorsque les policiers sont soit absents, soit en nombre insuffisant ?

 

On pourra bien sûr me dire que les bandes de voyous qui se battent dans les stades n’y sont que pour cela et qu’ils n’ont pas grand-chose à voir avec le foot qui ne devient alors qu’un prétexte. Certes, mais pourquoi le foot et pas un autre sport ? Pourquoi le rugby, pourtant infiniment plus viril que le foot, n’attire pas, dans ses tribunes toutes ces bandes de casseurs.

 

Alors se repose à moi la question : « pourquoi le foot ? ».

 

Est-ce parce que, dès qu’il fait ses premiers pas le petit d’homme tape avec ses pieds dans une balle et que dans certains quartiers déshérités la boite de conserve remplaçant le ballon rond va de pieds en pieds selon l’adresse des gamins ?

 

Peut-être que l’explication se trouve effectivement dans la nature même de ce « jeu » qui répond aux premiers instincts de l’homme. Le foot ne porte-t-il pas, par sa nature même, les germes de la violence ?

 

Je pense, en effet, à la symbolique du « coup de pied » qui n’est jamais donné en témoignage d’amitié mais toujours pour se venger d’une offense subie ou plus simplement par agressivité ?

 

Les cartons rouges éliminant des joueurs responsables, sur le terrain, d’actes  jugés violents par les arbitres, ne témoignent-ils de ce mécanisme psychologique, le coup de pied n’étant pas, par nature, preuve d’affection ?

 

Le carton rouge qui a sanctionné Zidane pour son coup de tête donné au joueur italien, n’a-t-il pas été instauré parce que le foot éveille chez le joueur des pulsions de violence ? Violence justifiée selon Zidane puisque, comme il l’a dit lui-même lors d’une interview, « il est un homme » et que comme tel il devait répondre par la violence aux injures qu’il dit avoir reçues. Ce qui veut dire que s’il n’avait pas répondu en donnant « virilement » le coup de tête, il devenait une mauviette à ses propres yeux. Curieuse façon de ne voir dans la justice que la loi du plus fort !

 

Voilà, j’ai eu besoin de me lâcher un peu et de dire à tous ceux qui aiment le foot et que je respecte totalement, qu’il leur faut raison garder.

 

Le sport ne doit jamais devenir ce que furent les jeux du cirque.

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Mercredi 31 mai 2006 3 31 /05 /Mai /2006 12:39

Sans vouloir entamer une polémique hors de propos qui serait de savoir si la prostitution volontaire et donc non contrainte est inéluctable à la nature même de nos sociétés, je voudrais simplement exprimer, par cette courte réflexion, ma colère du moment.

 

 

Nous apprenons en effet, sur tous les médias, presse écrite et audio-visuelle, que « le gouvernement allemand allait faire venir plusieurs milliers de prostituées lors de la coupe de monde de foot-ball ». Devant cette prostitution organisée à l’échelon gouvernemental, nous n’entendons que le silence étourdissant des associations qui ont pourtant comme vocation de lutter pour la liberté des êtres humains, pour le respect de la Charte des Droits de l’Homme, contre la pression esclavagiste de certains hommes envers d’autres hommes !

 

 

On pourrait bien sûr, me dire que de nombreux êtres humains font ce « métier » volontairement sans y être contraints et que l’organisation d’immenses bordels, autorisés en Allemagne, vaut mieux que les laisser dans les rues pratiquer le classique racolage. Les regrouper dans ces « usines », pensent certains, permet plus facilement de les identifier et de les contrôler médicalement. Je connais ces arguments et ce n’est pas sur l’existence de la prostitution et des maisons closes que se place mon « billet d’humeur »

 

 

Réfléchissons plutôt aux seules méthodes que pourront utiliser les responsables du gouvernement allemand pour faire venir toute cette population. A qui vont-ils s’adresser pour trouver ces milliers d’êtres humains déplacés ? Vont-ils mettre des petites annonces dans les journaux des pays de l’Est, d’Afrique ou d’Asie du Sud-Est ? Vont-ils envoyer des émissaires dans tous ces pays pour recruter sur place tous ceux et celles qui manquant de tout n’ont, comme seule solution que la vente de leur corps pour ne pas mourir de faim ?

 

 

Ce ne sont évidemment pas ces méthodes de recrutement qu’ils vont utiliser. Alors que vont-ils faire ? Ils vont tout simplement s’adresser aux organisateurs des réseaux de prostitution, c'est-à-dire aux proxénètes qui tirent des profits considérables de la détresse de tous ces gens.

 

 

Devenant ainsi complices de ce trafic d’êtres humains, ils seraient en France poursuivis pour proxénétisme aggravé.

 

 

Or, dans notre pays, qui a fait entendre sa voix ? Qu s’est insurgé contre l’Etat proxénète ? Quelle organisation humanitaire s’est-elle portée au secours des Droits de l’Homme bafoués légalement en ce début du vingt et unième siècle ?

 

 

Personne ne s’est élevé contre ce qui moralement est inadmissible ou si faiblement que ce ne fut entendu par personne.

 

 

La barbarie a encore de beaux jours devant elle, et je suis triste de constater qu’une fois de plus les gouvernements en sont les complices.

 

 

 

 

31 mai 2006

 

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Mardi 7 mars 2006 2 07 /03 /Mars /2006 12:45

Lors de mes interventions dans les établissements scolaires les jeunes veulent souvent savoir ce que je pense du concept de Dieu, après avoir vécu dans les camps d’extermination nazis et côtoyé tant de morts injustes.

 

Je leur explique qu’étant né dans une famille non religieuse (je ne me souviens pas être entré dans une synagogue avec mes parents), j’ai néanmoins traversé à l’âge de 14 ou 15 ans, comme beaucoup d’adolescents, un phase mystique rapidement effacée dès mon arrivé à Auschwitz. J’ai eu ensuite le sentiment, comme l’a écrit un philosophe allemand, que « Dieu était mort à Auschwitz ».

 

Puis, tant bien que mal j’ai survécu, ai retrouvé la vie normale, suis devenu ce que je voulais être, un homme ordinaire.

 

Mais au fur et à mesure que les ans s’accumulaient, je me disais qu’il serait bien dommage, voire même stupide, qu’il n’y ait pas de projet à la vie. Je concevais difficilement que nous ne soyons que la résultante de la rencontre fortuite et combien invraissemblable, en terme de probabilité, de plusieurs atomes.

 

Certains pourraient donner à ce projet le nom de Dieu, pour moi ça n’était qu’une réflexion qui, je dois le dire ne me satisfaisait pas du tout.

 

Et puis un jour, mon épouse m’a apporté la photocopie d’une légende hindoue qu’elle avait lue dans le salon d’attente d’un médecin. En prenant connaissance de cette légende, brusquement, un voile s’est déchiré et j’ai eu la sensation de découvrir qu’elle était écrite depuis toujours en moi, mais que je ne savais pas la lire.

 

 

Ce texte est le suivant :

 

 

« Une vieille légende hindoue raconte qu’il y eut un temps où les hommes possédaient, en eux, la divinité. Mais , leur cupidité, leur égoïsme, leur soif du pouvoir, leur désirent de toujours supplanter les autres, firent qu’ils abusèrent tellement de leur divinité que Brahma, le Maître des Dieux, décida de leur ôter le pouvoir divin et de le cacher à un endroit où il leur serait impossible de le retrouver. Il convoqua les Dieux mineurs et réfléchit avec eux.

 

 

Un des Dieux lui suggéra d’enterrer le pouvoir divin de l’homme au plus profond de la terre, jusqu’au centre du monde, près du magma, mais Brahma lui répondit : « Non, cela ne suffit pas, car l’homme creusera, creusera, et un jour il le retrouvera, s’en saisira et se comportera à nouveau comme avant ».

 

 

Un autre Dieu lui dit alors : « Maître, cachons-le au plus haut du ciel, là où finit notre monde et commence l’éternité ». Mais Brahma répondit : « Non, cela ne suffit pas non plus, car dans son désir de conquérir l’Univers, l’homme finira par l’explorer, il montra très haut dans le ciel, et il le retrouvera ».

 

 

Un troisième Dieu lui dit enfin : « Maître, immergeons-le au plus profond des océans, là où il n’y a plus de vie, il ne pourra jamais descendre si bas ! ». Mais Brahma répondit : « Non, car l'homme voudra aussi conquérir toutes les mers, il construira des machines qui pourront descendre au fond des océans et en explorant les profondeurs, il le trouvera et le remontera à la surface ».

 

Les Dieux mineurs, désappointés, étaient atterrés et conclurent qu'ils ne savaient pas où le cacher car il ne semblait exister sur terre, dans le ciel ou dans la mer d'endroit que l'homme ne puisse atteindre un jour.

 

Alors Brahma, dans sa grande sagesse leur dit : « Je sais ce que nous allons faire, nous allons cacher le pouvoir divin des hommes au plus profond d'eux-mêmes, là, ils ne le chercheront jamais ».

 

Depuis ce temps, conclut la légende, l'homme a fait le tour de la terre, est monté très haut dans le ciel, a exploré la profondeur des océans, à la recherche de quelque chose qui se trouve en lui-même et qu'il retrouvera, lorsqu'enfin il possédera la sagesse ». »

 

 

Cette merveilleuse légende, riche en symboles, je la leur conte lorsqu’ils me demandent ce que je pense du concept de Dieu. Toute cette sagesse, surtout la dernière phrase qui la contient dans son intégralité, je tente de la leur commenter. Je leur explique que, pour moi, comme tous les hommes, ils ont en eux la divinité, mais que pour la trouver il faut se remettre en question tous les jours et ne jamais s’enfermer dans ses certitudes, sources de tous les extrémismes générateurs de violence.

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Samedi 11 février 2006 6 11 /02 /Fév /2006 01:23

Récemment m’est parvenu, par Internet, un diaporama accompagné de réflexions sur le bonheur dont la dernière, depuis ce jour, ne cesse d’habiter ma pensée.

 

 

Je vous la livre comme je l’ai reçue :

 

 

« Il n’y a pas de chemin qui mène au bonheur, car le bonheur, c’est le chemin »

 

 

J’avoue que la lecture et les nombreuses relectures de cette phrase ont éveillé, en moi, plusieurs résonances.

 

J’ai tout d’abord été bercé par son côté poétique, par le chant de ses mots, par les images mêmes que cette phrase faisait surgir en moi.

 

Chaque fois que je la relisais, des explications inattendues me prenaient à bras le corps et m’emportaient vers des réflexions nouvelles, car chaque fois me venaient à l’esprit d’autres pistes de pensée.

 

 

Le bonheur est-il une finalité en lui-même ?

 

Si on devait aller « vers » le bonheur en orientant tous nos efforts dans le but unique de l’atteindre, comme on peut toujours aller plus loin dans notre propre évolution et que le sentiment de plénitude satisfaite n’est jamais abouti, ce bonheur inaccessible deviendrait une utopie inatteignable. Nous serions alors tous frustrés, puisque le but fixé et jamais satisfait, deviendrait presqu’un mythe.

 

 

Si en revanche, on aborde la notion de bonheur non comme un but à atteindre, mais comme un moyen, alors tous les instants de la vie peuvent devenir source de satisfaction, toutes les embûches qu’inévitablement nous rencontrons et que, grâce à nos efforts nous arrivons à vaincre, peuvent être source d’un réel bonheur, d’une vraie plénitude.

 

 

Un proverbe africain dit que « le bonheur se construit à chaque instant de sa vie avec son cœur » et les bouddhistes recommandent de vivre intensément et avec conscience tous les instants de la vie, car chaque instant de la vie est en lui-même un bonheur.

 

 

Nous sommes, me semble-t-il au cœur même de cette réflexion.

 

Pour moi le bonheur n’est pas l’état final dans lequel nous nous trouvons lors de la satisfaction de nos désirs, mais réside dans l’effort permanent qu’il faut fournir pour y arriver. Je serais même tenté de dire que le bonheur est cet effort incessant, parce que bonheur et effort sont de même nature.

 

La vie met au travers de notre route des difficultés, des doutes, des désespoirs. Le bonheur n’est pas dans l’aboutissement de ce périlleux voyage mais dans l’effort permanent qu’il faut fournir, à chaque instant, pour surmonter les obstacles.

 

Obstacles divers puisque le premier de ceux-ci nous le portons en nous. L’homme est le premier prédateur de l’homme et probablement le plus dangereux de tous. En nous se cachent toutes nos faiblesses, toutes nos insuffisances, toutes nos incompréhensions responsables de la plupart de nos maux.

 

Mais en nous se trouvent également les ressources nécessaires pour vaincre toutes nos difficultés.

 

Certes, lorsque se dressent devant nous des barrières nous paraissant infranchissables, lorsque des sentiments de rancœur, de haine aussi et parfois de vengeance nous assaillent et que nous savons les vaincre en les chassant de notre cœur et de notre esprit, lorsqu’enfin nous en sortons vainqueurs, les sentiments qui nous habitent alors, sentiments de plénitude et de satisfaction pourraient être interprétés comme l’aboutissement d’une certaine forme de bonheur. Mais ils ne sont que des sentiments de joie, bien fugitifs et temporaires.

 

 

Alors le bonheur existe-t-il ? Ou n’est-il pas une chimère qui fait courir le monde des hommes ?

 

Le bonheur que chacun recherche avec fébrilité est-il le résultat de la satisfaction d’un désir, ou n’est-il pas simplement comme je l’ai suggéré, non un but en lui-même, mais un moyen ? Un moyen pour aller où ? Un moyen pour aller vers quoi ?

 

Plusieurs réponses peuvent être apportées à ces questions.

 

Je pense, pour ma part qu’il est tout simplement un moyen pour accomplir sa vie  et qu’il n’y a bonheur que dans la satisfaction de l’effort accompli.

 

 

Le bonheur est donc au cours de notre chemin de vie et non à l’aboutissement de celui-ci, ce qui en termes poétiques s’exprime merveilleusement par la phrase que j’ai citée plus haut et par celle lue aussi sur le même diaporama:

 

 

« Le bonheur n’est pas une destination, mais un voyage».

 

 

Voilà les simples réflexions que m’ont inspirées ces textes, réflexions que je voulais partager avec vous.

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Samedi 24 décembre 2005 6 24 /12 /Déc /2005 10:39

Une fois de plus les lumières de Noël, ce soir, brilleront de tous leurs feux, les sapins clignoteront en nous faisant de l'oeil, les cadeaux aux papiers colorés s'accumuleront dans certains foyers étouffant sous leur nombre les chaussures mises devant les cheminées. Une fois de plus Noël sera le symbole de la joie, du renouveau et de l'espoir.

Et pourtant, peut-on effacer de notre pensée tous ces petits enfants pour lesquels Noël restera un jour triste, un jour sans espoir, un jour sans bonheur ?

Pour moi qui crois à la force de la pensée puisque je pense qu'elle est matière, unissons nous, par la force de notre volonté afin de soulager un peu la tristesse et la misère de ceux qui n'ont pas eu la chance de naître dans nos familles privilégiées. Vers minuit pensons très fort à tous ceux-là, à tous ceux qui ne trouvent leur subsistance que sur des tas d'imondices, à tous ceux qui n'ont pas la force d'imaginer même le Père Noël.

Je sais que penser à ceux qui souffrent est bien peu de choses, mais ce sera déjà cela car nous oublierons pour un temps nos égoïsmes de nantis en nous penchant, par la force de notre pensée vers tous ceux qui, en silence, appellent à l'aide.

Mais que tous ceux, et je sais qu'ils sont nombreux, qui oeuvrent sur le terrain près de la douleur des autres soient assurés de toute notre reconnaissance et de tout notre amour.

Ainsi nous aurons tous un peu moins honte devant l'accumulation de jouets que recevront, ce soir, nos enfants.

Que 2006 nous apporte à tous la force de nous pencher sur le malheur des autres

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Lundi 5 décembre 2005 1 05 /12 /Déc /2005 15:10

Au Monument aux morts de Auschwitz-Birkenau

 

 

 

 

 

 

Mes amis, malgré tout le désir que j'avais depuis plus d'un an d’être avec vous aujourd’hui, je n’ai pu vous accompagner dans ce voyage initiatique, ma santé, me l’a interdit.

 

Jean-Pierre qui a beaucoup œuvré pour la réussite de ce voyage commémoratif, a accepté de me prêter sa voix.

 

J'aurais aimé être avec vous pour entendre, une fois de plus le vent souffler dans les allées du camp et revivre tout ce qu'il avait à nous dire, tout ce qu’il avait à nous raconter, lui qui a tout vu, tout entendu, tout perçu et peut, si on sait l'écouter mieux que l’entendre, nous décrire l'horreur absolue.

 

J'aurais voulu être avec vous pour écouter toutes les pierres restituer l'angoisse, les plaintes, les cris de chacun de ceux qui allaient mourir et dont les voix se sont incrustées en elles pour resurgir et raconter Auschwitz. Vous avez lu aujourd’hui le vrai livre d’histoire de ce lieux rougit par le sang des martyrs, livre qui n’était jusqu'alors dans l’esprit de la majorité d’entre vous, qu’un dramatique livre d’images.

 

J'aurais voulu être avec vous pour revivre la mort de tous ceux qui ont été sacrifiés sur l'autel de la barbarie parce qu'ils étaient d'une autre religion, d’une autre culture et trouvaient leurs références éthiques dans un autre creuset que l’idéologie nazie..

 

J'aurais voulu être avec vous, car seul je n'en ai plus le courage, pour faire avec ma mère, mon père et ma petite soeur, pour faire avec eux et avec les 760 personnes de notre convoi qui ont été massacrés le soir même de notre arrivée, leurs derniers pas d'êtres vivants.

 

J'aurais voulu être avec vous, non pour faire le deuil de ceux qui sont morts ici, car ce deuil-là je ne veux pas le faire, mais pour évoquer dans le silence, la mémoire de tous ceux que personne ne pleure car personne ne leur a survécu. Morts sans cercueil, sans linceul, sans rien. Morts sans souvenir.

 

La sélection, à l’arrivée du train, qui m'a permis de survivre près de deux années, était aléatoire, sans critères particuliers sauf celui, peut-être de paraître assez solide pour être utile à l'effort de guerre du Reich. Et cette sélection, autant qu'il m'en souvienne, se faisait dans le mépris plutôt que dans la haine. On lisait l’indifférence dans le regard de ceux qui choisissaient ceux qu’ils allaient assassiner tout de suite, et ceux à qui ils accordaient un sursis. 240 personnes sur le millier que composait mon convoi ont bénéficié de ce sursis et ont été sélectionnées pour travailler. Près de deux ans plus tard, après la marche de la mort, nous n’étions plus que 40 survivants. Les coups, la faim, la maladie, la terrible épreuve de la marche forcée lorsque nous avons évacué le camp et erré sur les routes durant quatre mois gardés par les SS et les chiens en ne mangeant presque rien si ce n’est l’herbe des prés, en ont tué 200. Certains tombaient, épuisés, soit sur le chantier de l’usine, soit sur la place du camp, lors des interminables appels, soit lors de la marche de la mort. Ils s’affaissaient en tombant, comme des poupées de chiffon.

 

Je vous aurais aussi parlé de ces morts-vivants que nous croisions dans les allées du camp, de ces êtres au même visage, au même regard, aux yeux sans expression, enfoncés bien loin dans leurs orbites et qui rêvaient de mondes lointains, de pays aux rivages impossibles. Ils ne pensaient pas survivre un jour de plus, un bref instant de plus, car la Mort était toujours-là, présente à nos côtés et rodait autour de nous.

 

Je vous aurais parlé de tout ce dont je ne parle jamais et que seuls les pierres et le vent d'Auschwitz, avec votre chaleureuse présence, auraient libéré de ma mémoire. Lourde charge de soixante années !!

 

Mais je vous aurais dit aussi que les bourreaux, presque tous les bourreaux que j'ai rencontrés dans le camp de Buna-Monowitz, à 6 kilomètres d'ici, ou à l'usine de l'IG Farben, étaient des êtres ordinaires comme nous le sommes  nous-mêmes. Ils assassinaient le jour des centaines de personnes dans la plus totale indifférence, et redevenaient le soir des pères attentifs et des maris modèles. S’ils n'étaient pas génétiquement prédisposés à faire tout ce qu’ils ont fait, ils furent, par contre programmés par un endoctrinement, une idéologie mortifère qui a fait d’eux des machines à tuer avec la conscience du travail bien fait.

 

Pour eux, les juifs, les tsiganes n'appartenaient pas à l'humanité. Ils pouvaient les éliminer comme on tue les insectes, et observaient même leur agonie en regardant par les hublots des chambres à gaz. Ils faisaient tout simplement leur travail au service duquel ils mettaient intelligence et méthodes. Méfions-nous de l’intelligence lorsqu’elle est isolée, car sans conscience, elle ne nous protège pas de la barbarie.

 

Lorsque ce soir de retour chez vous, vos enfants ou vos petits enfants vous demanderont de leur décrire ce que vous avez vu aujourd’hui à Auschwitz, s’ils vous demandent ce qui vous restera de cette journée, qu’allez-vous leur dire ? Qu’allez-vous faire de l’émotion qui vous a étreint durant ces courtes heures ? Comment allez-vous dépeindre l’éternité des minutes concentrationnaires ? Qu’allez-vous leur dire, alors que par votre seule présence, vous êtes devenus maintenant des « passeurs de mémoire » ?

 

Vous leur direz que vous avez approché l’innommable, l’indicible. Vous leur direz que Auschwitz est et doit rester le symbole d’un génocide dont la particularité était que les victimes, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, devenaient « matière première’ ». Vous leur expliquerez ce que les bourreaux faisaient des cheveux, des dents en or, des alliances dont ils dépouillaient les morts et ce qu’ils envisageaient de faire avec la graisse qui sortait des fours crématoires.

 

Vous leur direz aussi et surtout que les bourreaux étaient des hommes ordinaires comme ils le sont eux-mêmes et comme nous le sommes également.

 

En leur expliquant tout ce que vous avez vu et vécu durant cette journée, vous leur direz que leur premier devoir sera de se méfier d’abord d‘eux-mêmes. Le bourreau qu’ils devront combattre et pourchasser inlassablement, toute leur vie, tout en restant vigilants à ce que feront et diront les autres, est celui que, comme tous les hommes ils portent au fond d’eux-mêmes.

 

Nous sommes tous, certes, ombre et lumière et le ventre fécond évoqué par Brecht, dont pourrait rejaillir à tous moments la bête immonde, ce ventre pourrait être notre propre ventre si, un jour, baissant notre garde, nous cessions d’avoir pour l’autre, tous les autres, le respect de leur dignité.

 

Et puis je vous demande, à tous, que vous soyez de culture juive ou que vous ne le soyez pas, je demande à tous, ce soir, de retour chez vous, de chasser votre tristesse, de reléguer dans un coin de votre mémoire toute l’horreur que vous avez côtoyée aujourd’hui. Je vous demande à tous de laisser place à la vie et d’être heureux, malgré Auschwitz et tous les lieux de douleurs. Si les bourreaux, voulant détruire toute une culture ont assassiné des millions de gens, s’ils ont semé tant de tristesse et de désespérance, s’ils ont montré jusqu’où pouvait aller la violence aveugle et l’intelligence au seul service du mal, il faut qu’ils perdent devant la vie qui sera toujours plus forte que la mort.

 

 

                                                                                      11 octobre 2003

 

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Jeudi 1 décembre 2005 4 01 /12 /Déc /2005 20:13

Depuis quelques semaines on parle beaucoup de l'attitude des cheminots durant l'occupation allemande.

Je sais que les Allemands ont dit après la guerre à peu près ceci : "sans l'aide de la police française et ce que l'on appelle maintenant la SNCF, nous n'aurions jamais pu faire en France tout ce que nous avons fait". En cela ils ont bien raison.

Mais je pense qu'il faut différencier les policiers de la police officielle, de même qu'il ne faut pas confondre la SNCF avec les cheminots.

Il y a eu les organismes officiels qui ne devraient pas être bien fiers de ce qu'il ont laissé faire (comme les rafles dont celle du Vel d'Hiv, les convois en direction de l'Est dont aucun n'a été arrêté etc ...) et les hommes qui composent ces organismes.

Certes ils n'ont pas été tous glorieux, la majorité même a été assez frileuse, mais certains ont été magnifiques. Et je pense à ces policiers qui la veille des rafles allaient prévenir les familles juives, à ces cheminots dont les actes de résistance ont été indiscutables. Plus de 8000 cheminots ont eu à souffrir de leurs actes de résistance. Je ne peux pas non plus laisser à la trappe ce cheminot qui a ramassé le bout de papier griffonné par ma mère et qu'elle a jeté sur la voie par la petite meurtrière du wagon à bestiaux, lorsque nous sommes partis de la gare de Bobigny en direction de Auschwitz-Birkenau. Cette lettre est arrivée à l'adresse écrite par ma mère !

S'il y a un procès à faire, car il n'a malheureusement jamais été réellement fait, ce devrait être celui de Vichy et de tous les rouages mis au point par ce gouvernement totalement vendu aux nazis.

J'ai un moment espéré que le procès de Papon devienne celui de Vichy, malheureusement ce ne fut pas le cas et je le regrette bien car la France sortirait glorieuse de reconnaître ses fautes. Le Président Chirac, il y a quelques années lors de la commémoration de la rafle du Vel d'Hiv a bien reconnu la responsabilité du gouvernement de Vichy, mais cela ne suffit pas, à mon sens.

Je ne veux pas dire par là qu'il faille systématiquement ternir la mémoire de ceux qui ne sont plus là, je veux simplement dire que la reconnaissance officielle des crimes du gouvernement de Vichy, calmerait peut-être, pour un temps, l'ardeur des négationistes et des révisionistes, qui ne sont que des falsificateurs de l'Histoire..

Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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Lundi 28 novembre 2005 1 28 /11 /Nov /2005 17:51
La libération par le verbe
 
 
 
 
 
Cette année, alors que nous commémorons le soixantième anniversaire de la libération des camps de concentration et d’extermination nazis, alors qu’est enfin reconnu le « travail de mémoire », travail indispensable si nous voulons tirer les leçons du passé pour qu’elles soient utiles à la  construction des jours à venir, je voudrais évoquer devant vous, ce que fut le retour pour un grand nombre d’entre nous, tout en me référant, bien sûr à ce que fut le passé.
Il y a 62 ans, en 1943, des miliciens français à la solde de la Gestapo nazie, ont fait irruption, à 6h30 du matin, dans notre appartement de Clermont-Ferrand. Ils venaient arrêter mon père comme ils emprisonnaient tous les Juifs du seul fait de leur naissance. La famille était là, presque au grand complet, mon père, ma mère, ma petite sœur de 10ans1/2 et moi qui venais d’avoir seize ans. Le chef de la horde, car c’est de cela dont il s’agissait, bien qu’il n’en n’avait pas reçu mission de ses supérieurs, a décidé « d’embarquer tout le monde ». Tels furent ses propres mots qui resteront jusqu’à la fin de ma vie, incrustés dans ma mémoire laissant une cicatrice qui ne s’effacera jamais. Je ne me souviens plus de son visage, je ne me souviens plus de son regard, mais j’entends encore ses mots, prononcés d’une voix métallique, froide et indifférente : « on va embarquer tout le monde »..
Alors a commencé pour nous l’indicible. A la prison de Clermont-Ferrand, à Drancy, dans les wagons à bestiaux, sur la rampe en béton d’Auschwitz-Birkenau, nous avons été plongés dans un univers infernal. Nous étions sur une autre planète, dans un autre monde où le concept d’humain n’existait plus puisque pour eux nous étions des sous-hommes qui avaient commis le pêché de vivre. Nous étions moins que des animaux puisque ceux-ci ont un statut, celui d’animal, celui de l’espèce à laquelle ils appartiennent. Nous, nous n’étions rien, pour eux nous n’appartenions à rien si ce n’est à des espèces de parasites qu’ils pouvaient, qu’ils devaient même éliminer comme  tels, pour être en accord avec leur idéologie génocidaire.
Dès notre arrivée à Auschwitz, mes parents et ma petite sœur avec 760 personnes, femmes, enfants vieillards, ont été assassinés, dans des salles de douches, fausses salles de douche transformées en usine de mort, qui au lieu de l‘eau salvatrice, de l’eau qui nettoie et purifie, distillait un gaz mortel, le Zyklon B.
Quant à moi, j’ai vu ce qu’un enfant de seize ans n’aurait jamais du voir :
J’ai vu des corps souffrir
J’ai vu des corps mourir
J’ai vu des kapos et des SS tuer pour le seul plaisir de donner la mort
J’ai vu des meurtriers tuer sans plaisir, comme cela pour s’occuper
J’ai vu la bête que certains hommes portent en eux se déchaîner contre les autres, uniquement parce qu’ils pouvaient le faire en toute impunité
J’ai vu l’insoutenable
J’ai vu l’incommunicable
J’ai vu l’horreur
J’ai vu l’épouvante,
J’ai même vu les yeux de la mort.
J’ai vu aussi l’indifférence dans le regard des passants que croisait, au départ de Drancy, l’autobus chargé de femmes et d’enfants en larmes, autobus qui partait décharger sa cargaison humaine dans des wagons à bestiaux sans air, sans lumière. Ces passants avaient un regard d’aveugle ! Ils étaient absents, indifférents à ce qui les entourait et se détournaient même pour ne pas nous voir comme pour chasser de leur conscience, l’histoire dans laquelle ils ne voulaient pas entrer !
J’ai vu tout cela et beaucoup plus encore mais je n’ai rien pu dire, je n’ai rien pu exprimer, je n’ai rien pu expliquer durant quarante années !
« Au début était le Verbe », peut-on lire dans l’Evangile de Saint-Jean, au début était le verbe puisque l’homme est, symboliquement né libre et que la parole témoigne de sa liberté, mais le Verbe, celui qui m’aurait sans doute soulagé, était impossible à prononcer ! La parole qui tout à la fois libère et est le témoin de la liberté, la parole restait enfouie au fond de moi. Et par cette non-parole, je demeurais, dans mon subconscient, toujours là-bas, dans la plaine de Haute-Silésie, là-bas dans les baraquements de Bùna-Monowitz, là-bas, bagnard à l’usine de l’I.G. Farben Industrie.
Quarante ans, il a fallu quarante années pour qu’enfin je puisse me libérer, puisque l’être humain n’est vraiment libre que lorsque la parole, que lorsque le verbe le sont également.
Très fréquemment, dans les écoles et lycées où depuis seulement vingt ans je vais parler de la liberté et du respect de la dignité que l’on doit à chaque être humain, des élèves me prient de leur expliquer les circonstances de ma libération. Quand ai-je connu la liberté, me demandent-ils. Je suis alors bien embarrassé pour leur répondre avec exactitude, car je ne sais pas très bien quand celle-ci a eu effectivement lieu.
Ai-je été libéré le jour où au début du mois de mai 1945 j’ai été arraché des griffes de mes tortionnaires ? Ai-je été libéré ce jour-là, où n’était-ce pas seulement les chaînes entravant mon corps qui furent dénouées ?
Je n’ai d’ailleurs pas le souvenir, en descendant du wagon de marchandises sur lequel nous étions entassés, d’avoir ressenti la moindre émotion. J’étais tel un automate, les SS pouvaient faire de moi ce qu’ils voulaient, tout m’était indifférent. Je m’attendais à ce qu’ils mettent fin à mon cauchemar par un coup de révolver comme ils le faisaient pour tous ceux qui, à bout de force ne pouvaient plus suivre la longue colonne de la Marche de la Mort. Je m’attendais à clore, sur ce quai de gare, le plus pénible épisode de ma courte vie et je ne réagissais pas, laissant à mon destin le soin de décider de mon sort.
Alors que je pensais aller vers la mort et partager le sort de mes parents et de ma petite sœur, une fois le convoi reparti, les SS qui m’avaient fait descendre du train avec une centaine de compagnons malades, ont enlevé leurs uniformes, ils n’étaient pas SS du Reich, mais des résistants tchécoslovaques ! Je m’attendais à trouver la mort et c’était la vie qui, de façon on ne peut plus romanesque, m’accueillait en son sein
J’étais apparemment libre après presque deux ans d’inqualifiable épouvante, mais je ne ressentais pas l’intense bonheur, la joie débordante, la plénitude que la liberté aurait du me procurer.
Au camp de Bùna-Monowitz, dans mes rêves diurnes les plus fous je vivais dans mon imaginaire, avec intensité, le jour où je sortirai de l’enfer. J’imaginais que j’allais ressentir une intense et incroyable émotion. J’imaginais que les portes allaient s’ouvrir, que les miradors seraient enfin vides, que les fils de fer barbelés ne seraient plus électrifiés, que les SS ne seraient plus là avec leurs mitraillettes et leurs matraques. Je m’imaginais sortant du camp et accueilli avec des démonstrations de joie par les soldats russes dont, depuis deux mois le bruit des canons se rapprochait de nous. J’imaginais alors que l’inqualifiable oppression dans laquelle je vivais, allait se déchirer d’un seul coup et que la liberté allait me rendre ivre de bonheur. Mais sur ce quai de gare, il n’en fut rien. Je n’étais pas malheureux bien sûr, mais je n’étais pas heureux non plus. L’imaginaire qui me donnait le bonheur de rendre par le rêve, ma libération réelle, ce jour-là, ce bonheur n’était pas au rendez-vous.
Sans aucune émotion je me suis laissé emporté par les infirmiers après qu’avec grande douceur, ils m’aient mis sur un brancard. Certes j’étais épuisé, je n’en pouvais plus, mais je ne ressentais rien parce que je n’étais pas encore libre. Mon corps était libéré mais, malgré la gentillesse des infirmières et des médecins de l’Hôpital Bulovska de Prague, j’étais toujours en détention, je n’étais pas encore un homme libre.
Il m’a fallu attendre quarante ans, quarante ans d’une longue maturation, d’un incessant travail sur moi-même, pour que je puisse utiliser le verbe et expliquer ce qui fut, pour que je puisse retrouver la parole et à travers elle, me sentir enfin libre. Ce n’était pas la parole perdue que je retrouvais ainsi après quatre décennies, mais la parole enfouie que je pouvais mettre au grand jour, celle qui lève les inhibitions, celle qui est libératrice.
La liberté, j’ai commencé à l’approcher le jour où pour la première fois j'ai pu parler dans une école à de jeunes adolescents. C'est-à-dire le jour où la parole et le verbe ont été enfin possibles.
Certes je ne manquais pas de gaîté, je savais rire, me distraire, manier l’humour et l’ironie parfois, mais tout cela n’était qu’apparence, n’était qu’effort de sociabilité. Les horreurs du camp que j’essayais d’occulter, ne faisaient en fait que s’enfouir pour brutalement ressurgir sous forme d’insomnie et d’angoisses, lorsque dans l’intimité de ma solitude toutes les images me revenaient en mémoire. Pour mes proches et mes amis je paraissais libéré, mais j’étais toujours au camp de Bùna-Monowitz que je ne pouvais pas évoquer dans mon souvenir sans que mon visage ne soit inondé de larmes.
Et puis, il y a vingt ans, sous l’impulsion d’une de nos amies, professeur d’histoire dans un grand lycée parisien, j’ai accepté de venir expliquer à des élèves de Terminale, à travers mon propre vécu, les ravages engendrés par le racisme, l’antisémitisme et la mise à l’index de l’autre pour la seule raison de sa culture, de sa religion ou du lieu de son origine. Pendant deux bonnes heures, avec notre ami Pierre Vagnon, ancien déporté de Buchenwald-Dora, nous nous sommes l’un et l’autre donné la parole comme parfois se parlent deux instruments de musique au sein d’un orchestre symphonique, chacun répondant à son tour aux questions posées par les élèves. Deux heures d’un formidable parcours qui nous a montré le chemin de la liberté. Difficile chemin initiatique qui fut, me concernant, le début d’un long travail qui, me transportant de collèges en lycées m’a permis, en refusant l’instrumentalisation de mon état de victime, en reconnaissant que j’avais vis-à-vis des êtres humains plus de devoirs que de droits, en faisant volontairement revivre, sans les diaboliser, les images de mon passé, de devenir le vainqueur de mes tortionnaires.
C’est alors que peu à peu j’ai pris conscience de l’influence libératrice du verbe lorsqu’il s’exprime sans contrainte.
Reste bien sûr la grande question à laquelle je ne sais que répondre : « Pourquoi m’a-t-il fallu quarante années pour libérer le verbe alors que d’autres ont pu le faire immédiatement ? Pourquoi certains ne parlent toujours pas et restent enfermés dans leur mutisme, dans leur douleur qu’ils n’arrivent pas à partager avec les autres ? ». Une analyse psychanalytique pourrait, peut-être nous éclairer sur ce point, mais pour ma part je ne le peux pas et laisse cette question à votre réflexion.
Je voudrais brièvement vous conter deux anecdotes qui, me concernant, témoignent de la fonction libératrice de la parole.
Au camp nous recevions le matin une tranche d’environ deux cents grammes d’un pain à la mie noire, lourde, collante et dans laquelle il m’est arrivé de trouver des copeaux de bois. Un jour, malgré ma faim, j’en avais gardé sous ma loque de chemise un petit morceau pour le manger plus tard, sur le chantier. Il faisait très froid et les civils qui travaillaient au même endroit que moi, avaient fait un brasero pour se réchauffer les mains. Le Kapo et le SS étant absents, les ouvriers m’ont fait signe de m’approcher du feu. J’ai alors pris le petit morceau de pain que j’avais précieusement gardé et le piquant sur une tige de fer, je l’ai fait griller sur les braises. Puis comme un damné, alors qu’il était encore chaud, je l’ai englouti avec une telle avidité que les ouvriers me regardaient fascinés. Ce pain chaud, dont la mie était presque gluante, m’a rendu tellement malade que pendant près de soixante ans l’odeur même du pain grillé m’était insupportable, réveillant des souvenirs que je voulais effacer, faisant revivre Auschwitz contre ma volonté. Et puis il y a trois ans, mon épouse prenant sa retraite, je fus tout heureux à l’idée de faire avec elle ce que nous n’avions quasiment jamais pu faire en dehors des vacances : partager ensemble le petit déjeuner. Et quel ne fut pas mon étonnement le matin où je me suis surpris faisant griller, machinalement, sans y penser, mes tranches de pain dans le toasteur pour les déguster avec grand plaisir.
Quant à la deuxième anecdote elle est très récente, puisqu’elle n’a pas huit jours. Depuis 62 ans je vivais tous les 12 novembre, date de mon arrestation, dans une angoisse épouvantable où tout, entièrement tout me revenait en mémoire, me laissant dans un état psychologique que je vous laisse le soin d’imaginer. Cette année, dimanche dernier pour être précis, je me suis réveillé en prenant conscience avec étonnement que la journée précédente, le 12 novembre, pour la première fois depuis ma libération, je l’avais vécue sans même m’en rendre compte, sans y penser un seul instant !
Si j’ai pu ainsi faire griller mon pain le matin et le manger avec plaisir, si j’ai pu vivre un 12 novembre comme tous les jours de l’année et sans résurgence du passé, c’est que je suis maintenant véritablement libre. Si je suis ainsi libre c’est grâce au verbe qui m’a enfin libéré en me permettant d’expliquer tout ce que j’avais vécu, sans passion, ni émotion excessive.
Oui la parole est libératrice, elle lève les inhibitions, c’est pourquoi je dois un grand remerciement à tous les collégiens et lycéens qui depuis 20 ans m’ont aidé, par la qualité de leur écoute à sortir du camp et à fermer psychologiquement et de façon définitive les portes d’Auschwitz.
 
 
Sam Braun
 
Paris le 19 novembre 2005
Par Sam Braun - Publié dans : sambraun
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